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Le 21 Août 2018, 08h45

Jean-Paul Briand livre une tribune personnelle, pertinente et affective, sur les événements de mai 68 dont on commémore le 50e anniversaire.   

« Les gendarmes font un métier difficile et je leur ai un peu gâché la vie, il y a 50 ans. Cela leur donne le droit de rire de moi, aujourd’hui : cette photo est celle de mon permis de conduire », Jean-Paul Briand. 

TRIBUNE, par Jean-Paul Briand (*). « Il y a 50 ans, l’année de mes dix-huit ans, dans la nuit du 10 au 11 mai 1968, débutaient, dans le Quartier latin, rue Gay-Lussac, les premiers affrontements. Cette nuit des barricades marquait le début de la crise de mai 1968. J’ai le souvenir d'un temps magnifique, ce printemps 1968. Ma conscience politique n’était pas encore très percutante et seules mes interrogations sur mon avenir à construire m’angoissaient quelque peu…

La nostalgie de ma jeunesse

Que me reste-t-il de cette année 68 ? Essentiellement la nostalgie de ma jeunesse d’alors, de mes cheveux encore présents, bruns, longs et retenus par un lacet de cuir, mes jeans à pattes d’eph', les pulls ras du cou en shetland aux couleurs pastel, les desert-boot Clarks. Gérard Klein animait ma radio préférée. J’écoutais Rain and Tears des Aphrodite’s Child, le disque Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Bandles des Beatles, sorti un an plus tôt, Il est Cinq heures de Jacques Dutronc, Gilles Dreux avec Alouette, La Cavalerie du beau Julien Clerc, Colors de Donovan, l’extraordinaire album Electric Ladyland de Jimmy Hendrix décédé deux ans plus tard, les débuts de Deep Purple et des Pink Floyd, les Doors avant que le charismatique Jim Morrison ne se perde dans l’alcool, Creedence Clearwater Revival, Sympathy for the Devil des Rolling Stone, Mrs. Robinson de Simon and Garfunkel… Si je me rappelle aussi bien de ces musiques, c’est qu’aujourd’hui encore, je les écoute quasiment tous les jours, sur mon iPod afin que mes vinyls soient toujours sans défaut. En 1968, au cinéma, j’ai vécu la révélation de 2001, l’Odyssée de l’Espace, que je revoie encore très régulièrement, les chocs de Rosemary's Baby et de Bullit. Je me souviens encore du plaisir de voir les western-spaghetti mais aussi le drolatique et impayable Petit Baigneur de Robert Dhéry. Pour mes lectures, mes souvenirs sont plus estompés. Mes écrivains favoris étaient sans doute Boris Vian et Camus mais mes lectures préférées, c’étaient essentiellement Hara Kiri avec le professeur Choron et Reiser et le journal Pilote avec Gotlib.

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Il fallut pourtant rentrer dans le rang

Comme le Saint Esprit sur les apôtres et beaucoup de mes copains d’alors, sans doute, « l’esprit 68 » m’atteint. Refusant alors, l’ordre conservateur et tous pouvoirs, je luttais puérilement contre le paternalisme autoritaire du moment, la guerre du Vietnam et la société de consommation. Signes probables d’une adolescence tardive, mais la majorité était encore qu’à 21 ans. En quête d’autonomie et d’émancipation, je m’éloignais pendant près de deux ans d’Orléans, de la famille, des copains d’enfance, de la vie étudiante raisonnable et studieuse. Cette pause initiatique, cette étape émancipatrice, cette révolte existentielle ne pouvaient pas durer éternellement. Si je ressortis plus mature et à peu près intact de cette période post soixante-huitarde, malgré des pratiques irresponsables voire dangereuses, il fallut pourtant rentrer dans le rang et retourner difficilement au calme très relatif de la vie d’un étudiant en médecine. Plusieurs de mes compagnons de route de cette phase contestataire n’ont pas eu la même chance et n’en sont pas revenus. « Peace and love »  pouvait être toxique…Les ayant détruites, je n’ai plus aucune photographie personnelle de cette époque. C’est faux ! Il m’en reste une. Seule, la maréchaussée peut la voir. Les gendarmes font un métier difficile et je leur ai un peu gâché la vie, il y a 50 ans. Cela leur donne le droit de rire de moi, aujourd’hui : cette photo est celle de mon permis de conduire. 

Après un tour complet, le point de départ est à nouveau rejoint

Faut-il glorifier et célébrer mai 68 ? La société française a-t-elle été profondément transformée comme beaucoup le pense. Un demi siècle plus tard, rien n’est moins certain. La subjectivité nostalgique des soixante-huitards participe à idéaliser l’importance de l’événement « Mai 68 ». Elle en modifie, voire fabrique la portée réelle des changements sociaux produits à la suite de cette crise. En 1968, les ouvriers grévistes d’alors voulaient profiter des bénéfices de la forte croissance économique. Malgré la poussée démographique dans les universités, les étudiants remettaient en cause la sélection. La jeunesse mobilisée rejetait les autorités établies et les censeurs moralistes de l’époque. Le Général de Gaulle, père symbolique, en fut la victime. Y a-t-il eu révolution culturelle et révolution sociale ? J’en doute. Mai 68 a-t-il produit une société plus libre et plus égalitaire comme certains le soutiennent ? Plus libre, sans doute. Plus égalitaire, probablement pas. Aujourd’hui lorsque des anciens leaders de la révolte étudiante de Mai-68 à Paris courtisent le pouvoir, lorsque l’on entend les revendications des grévistes et des protestataires étudiants actuels, cinquante années plus tard, rien ne semble avoir été authentiquement réformé. Il est vrai que dans toute révolution, après un tour complet, le point de départ est à nouveau rejoint…»

(*) Jean-Paul Briand est un médecin à la retraite, ancien conseiller municipal d'opposition à Orléans après la défaite de Jean-Pierre Sueur (PS) en 2001, aujourd'hui citoyen engagé et impliqué dans la vie d'Orléans et notamment au sein de CitLab, un collectif de citoyens de la métropole orléanaise.