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Le 19 Octobre 2017, 09h20

La Catalane Nathalie Bofarull-Briand livre sa tribune au lendemain de la suspension de la déclaration d’indépendance par le président catalan Carles Puigdemont, en vue d’un dialogue. 

« Il ne sera pas possible de s’asseoir à la table des négociations si les conditions préalables exigées par le pouvoir central persistent. »

RÉACTION - Carles Puigdemont a signé une déclaration d’indépendance de la Catalogne qu’il a aussitôt suspendue pour donner sa chance au dialogue. Mais le président séparatiste catalan a été à la fois critiqué par Madrid et par les manifestants pro-indépendance. Retour sur la situation avec la Catalane Nathalie Bofarull-Briand qui nous livre sa tribune.

« Malgré les centaines de blessés, les 10.000 policiers et la Guardia Civile (police à statut militaire) déployés dans toute la Catalogne par le pouvoir central madrilène, le dimanche 1er octobre 2017, 2,3 millions de Catalans ont néanmoins voté au référendum proposé par le gouvernement provincial. En dépit des violences policières, des urnes et bulletins détruits par les forces de l’ordre, il y a eu 3. 032.424 votants sur 5.343.358 électeurs potentiels (soit 56.75% de participation) dont plus de 2,2 millions de bulletins pour l’indépendance de la Catalogne. 

«Un mouvement essentiellement populaire»

Il faut se rappeler que jamais le gouvernement central espagnol n’a agi d’une façon aussi répressive vis-à-vis de l’ETA qui pourtant tuait politiciens et militaires. L’ETA ne mettait pas en péril les grandes familles d’entrepreneurs et de banquiers catalans, soutiens constants du pouvoir central conservateur et opposants au mouvement indépendantiste, mouvement essentiellement populaire, risquant de les fragiliser. 

«Les catalans veulent l’équité nationale»

Les 7,5 millions de Catalans représentent 16% de la population espagnole. En 2016 le PIB de la Catalogne fut de plus de 210.000 Millions € (plus de19 % du PIB espagnol). Première région économique d’Espagne, la Catalogne assure 25% du total des exportations espagnoles.
La Catalogne est le moteur économique de l’Espagne mais l’Etat central n’y investit pas. Seuls 5% des bourses d’Etat vont aux étudiants catalans contre 58% pour ceux de Madrid. Un étudiant barcelonais paie de105 € et 300 € par trimestre ses transports publics quand un étudiant madrilène ne paie que 60 €. Le parc ferroviaire de Madrid a été quasiment entièrement renouvelé, alors que 40% des trains qui circulent en Catalogne datent des années 70. Idem pour les autoroutes, le réseau TGV, la culture... 

«Un passé démocratique reconnu»

La revendication de l’équité économique n’est pas la seule qui motive ce mouvement indépendantiste qui depuis 2011 agglutine de plus en plus d’adeptes. Il y a aussi l’exigence de la reconnaissance des lois et traditions démocratiques catalanes très anciennes et reconnues. Thomas N. Bisson, professeur émérite d'histoire médiévale à l’université de Harvard et spécialiste de l’histoire des institutions et du pouvoir en Catalogne, affirme, avec de nombreux historiens, que depuis le XIIe siècle les « Corts Catalanes » sont l’archétype du parlement médiéval avec une participation populaire effective. Le prestigieux historien et politologue Charles Howard McIlwain confirme que : « dans la définition de l'organisation et la régularité de la procédure, ni le Parlement anglais ni les États français ne peuvent être comparés aux Corts de Catalanes ». 

«Une spécificité républicaine très ancienne»

L’’histoire spécifique du peuple catalan date de plus de trois siècles. C’est en janvier 1641 que la première République catalane est proclamée. En 1714 le siège de Barcelone, partisane de l'archiduc Charles Louis d'Autriche contre Philippe V d'Espagne soutenu par la France, est la dernière bataille de la guerre de Succession au trône d'Espagne. Après 11 mois de blocus Barcelone est prise, détruite et perd son organisation politique.
En1930, les partis républicains prévoient l'autonomie politique de la Catalogne à l'intérieur de la République espagnole. 

Le 14 avril 1931, à la suite des élections municipales, qui ont donné la majorité à la Gauche républicaine, « la République catalane, dans l'attente que les autres peuples d'Espagne se constituent comme républiques, afin de former la Confédération ibérique » est proclamée. La Guerre Civile espagnole entraîne l’occupation de la Catalogne par les troupe du général Franco en 1939. Le gouvernement catalan part en l’exile, le président de la Catalogne, Lluis Companys, est fusillé en 1940. La République catalane est dissoute dans le sang. Ce n’est qu’en 1980, après le rétablissement de la démocratie, que le parlement catalan reprend son activité.
Mais que personne ne soit dupe, le rétablissement de la démocratie en Espagne, après la mort de Franco, s’est construite sous l’oeil vigilant et soupçonneux de l’armée franquiste, de l’aristocratie et de la famille royale, protégées par Franco, et par le haut fonctionnariat de l’Etat franquiste qui gère encore actuellement sans partage la politique et l’économie de l’Etat espagnol. 

«Un peuple pacifiste et accueillant»

Le peuple catalan est un peuple pacifique, accueillant, solidaire et ouvert. En Catalogne, l’immigration fait partie de son histoire sociale et démographique. Après la Guerre Civile Espagnole (1936-1939) la Catalogne a accueilli 250.000 immigrants espagnols venus des régions les plus déshéritées de l’Espagne rurale, l’Andalousie et l’Extremadure, aujourd’hui parfaitement intégrés. En 2011, les immigrants représentaient presque le 16% de la population catalane. Leur intégration s’est faite dans le respect des traditions de leurs origines. Le dimanche 1er octobre, un très grand nombre de ces immigrants et de leurs descendants sont venus dans les rues défendre le droit à l’autodétermination du peuple catalan. 

«La Catalogne a toujours souhaité négocier»

Dans un article sur la situation en Catalogne publié très récemment dans « The Economist », il est écrit : « Quand une démocratie envoie la police anti-émeute taper sur des petites vieilles avec leur canne pour les empêcher de voter, même si c’est grave, c’est que quelque chose a été mal fait ». 

Malgré les portes obstinément fermées par le pouvoir madrilène, la Catalogne a toujours souhaité négocier, dialoguer et travailler, afin d’adapter ses revendications au modèle politique espagnol.
Il semblerait qu’après la répression de la police espagnole du dimanche 1er octobre, certaines voix internationales se soient offertes pour une médiation, mais il ne sera pas possible de s’asseoir à la table des négociations si les conditions préalables exigées par le pouvoir central persistent. »

Nathalie Bofarull-Briand