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Le 17 Décembre 2017, 20h50

Dans sa tribune pour apostrophe45, le docteur Jean-Paul Briand traite d'une question quasi philosophique : la tolérance.

«Essayer de définir les limites du tolérable peut être le commencement d’une analyse sur l’incertitude des valeurs et reconnaître avec Condorcet que “la vérité appartient à ceux qui la cherche et non à ceux qui prétendent la détenir”. 

RÉFLEXION - Dans Orléans.mag de septembre, pour son éditorial de rentrée intitulé « Préserver et transmettre la liberté et la tolérance », le maire d’Orléans, Olivier Carré, évoque les attentats islamiques meurtriers de Barcelone et de Cambrils. Il conclue en affirmant « que la liberté et la tolérance sont les vraies richesses qu’une civilisation doit garantir aux générations qui se succèdent. » Pour la liberté, c’est une évidence, pour la tolérance, je n’en suis pas certain... 

Une hypocrisie qui masquent le rejet de l’autre 

La tolérance est considérée habituellement comme la condition, malheureusement précaire et accessoire, qui devrait permettre aux hommes de vivre ensemble dans une paix relative. Dans l’absolu, si la tolérance doit faire accepter les différences de croyances ou de convictions entre individus, très souvent elle n’est qu’une échappatoire, une demi-mesure, une faiblesse, voire une hypocrisie qui masquent le rejet de l’autre. Force est de constater que cette paix imparfaite a historiquement toujours été une paix vulnérable, incertaine et bafouée par les comportements religieux.
Ainsi, en matière religieuse, lorsqu’il n’existe pas une loi tranchée et rigoureusement respectée, séparant l’Etat de toutes les églises et autres croyances ou superstitions, mais qui prône néanmoins la liberté des consciences pour chaque individu, ce principe de tolérance mutuelle fait obligatoirement l’objet de marchandages, de transgressions, de constantes négociations et d’arrangements. Au cours de ces complexes et épineuses tractations et contestations afin d’apprécier ce qui peut être toléré de ce qui ne peut pas l’être, sans une Loi reconnue, précise et incontestée, il est nécessaire de définir préalablement une échelle de la tolérance. Une sorte de réglette virtuelle servant d’étalon. Un curseur, disposé sur cette réglette référentielle, permettant de repérer exactement où se situe la tolérance maximale acceptable... Alors les question suivantes se posent : 

  • Quels doivent être les critères de jugement qui permettent qu’une tenue, un comportement, une parole, un évènement, une action, un écrit, une croyance, un dessin soient constamment tolérables ou  seulement à titre exceptionnel ? 
  • Qui fixe les critères de tolérance ? 
  • Quand doit-on accepter de repousser le curseur ? Lorsque les enjeux sont cruciaux et supérieurs ou lorsqu’ils sont secondaires et négligeables ? 
  • Enfin, quels sont ces enjeux ?

Un concept hasardeux, confus et potentiellement conflictuel

La tolérance, tant prêchée par le Mahatma Gandhi, toute souhaitable et méritoire qu’elle paraisse, est donc un concept hasardeux, confus et potentiellement conflictuel. En effet, définir ce qui est tolérable de ce qui ne l’est pas, c’est accepter que la tolérance soit une notion fluctuante, floue, parfois opposée au bon sens et très souvent sectaire ou aveu dissimulé de culpabilité.
La tolérance est nécessairement soumise à l’époque, aux lieux, aux mentalités majoritaires, voire à l’actualité et aux discours des leaders d’opinion en vogue. De fait, la tolérance est un concept irrationnel, d’essence intuitive, culturelle, erratique, compréhensible et interprétable uniquement dans l’instant et le lieu où elle s’exerce. Son objet prioritaire et initial est a priori d’empêcher la violence et la haine d’un groupe de pensée, le plus souvent prédominant, vis à vis des minorités singulières et dissemblables. Fâcheusement, définir ce qui ne doit pas être toléré de ce qui peut l’être, c’est insidieusement accepter, voire revendiquer l’intolérance elle-même et donc le rejet de celui qui pense ou agit différemment. C’est trompeusement laisser croire que le dialogue, la discussion et la négociation sont admis et ouverts, alors que c’est surtout exercer un « liberatum veto » spécieux et injuste, sous la pression de ses propres croyances et convictions du moment, ou de celles de l’opinion la plus répandue, voire de ses préjugés xénophobes ou de ses intérêts personnels parfois mêmes économiques... 

Tolérer, c’est offenser 

Néanmoins, essayer de définir les limites du tolérable peut être le commencement d’une analyse sur l’incertitude des valeurs et reconnaître avec Condorcet que « la vérité appartient à ceux qui la cherche et non à ceux qui prétendent la détenir ». Si ce questionnement nous rappelle, comme le propose Erich Maria Remarque, que « la tolérance est la fille du doute », alors cette réflexion permettra de lutter contre la peur de l’autre et de remettre en cause ses préjugés. Sans se renier pour autant, elle n’autorisera plus d’imposer sa ligne de conduite, ses vérités, ses principes moraux et ses convictions religieuses. Dans cette démarche, il faudra néanmoins avoir toujours présent à l’esprit cette maxime de Johann Wolfgang von Goethe : « La tolérance ne devrait être qu’un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer, c’est offenser ». 

L’indispensable laïcité à la française 

Si comme le pensait le marquis de Sade : « la tolérance est la vertu des faibles », alors dans la relation de personne à personne, l’indifférence chaleureuse associée à une neutralité bienveillante peuvent éventuellement permettre un dialogue dépassionné et l’acceptation de l’autre sans jugement. Malheureusement, comme l’histoire le démontre, ces vertus ne sont d’aucun recours dans les relations intercommunautaires religieuses qui dérivent constamment en rapport de force puis en conflits destructeurs. 

C’est l’indispensable laïcité à la française, non contestée, inculquée et assimilée très tôt, qui permet ce dialogue serein des altérités et l’acceptation authentique des différences : « La liberté et la laïcité sont les vraies richesses qu’une civilisation doit garantir aux générations qui se succèdent. »

Jean-Paul Briand