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Le 17 Décembre 2017, 20h53

Le docteur Jean-Paul Briand analyse et interroge, d'un point de vue historique, culturel, religieux, et sociétal, les ressorts de la violence alors que « la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes » a lieu le 25 novembre.

La violence faite aux femmes est sous-estimée car de nombreuses victimes ne cherchent pas d'aide et n'en parlent pas. En France moins de 14% des femmes victimes de violences conjugales ou sexuelles portent plainte

DÉCRYPTAGE - « En France, en moyenne chaque année, on estime que 223.000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences conjugales dans ses formes les plus graves. Samedi 25 novembre a lieu « la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes ». À partir du dimanche 26, les brutes pourront donc reprendre leur massacre…

« La violence est un fait social universel »

La violence est un fait social universel. Les manifestations de la violence diffèrent en effet d’une société à une autre, d’une époque à une autre. La notion de violence comporte deux éléments dont l'un est facilement identifiable : la force physique, mais l'autre plus difficile à appréhender : le non respect de critères sociaux. Ainsi, il y a des faits que nous nous accordons tous à considérer comme violents, comme la torture et les coups, mais d'autres dépendent des normes en vigueur. Pour mémoire, dans la société française, la violence vis-à-vis du personnel domestique, des enfants, des animaux, a été pendant longtemps considérée comme normale et ne choquait  pas la conscience commune. Dans certains cas, la violence apparaît acceptée voire justifiée. En temps de guerre, la violence est institutionnalisée. Dans le cadre de la légitime défense, elle est légalisée. Dans les sports de combat, elle est encadrée par un règlement arbitral.

En 2002, l'Organisation mondiale de la santé (OMS), sous la direction du docteur Étienne G. Krug, directeur du département pour la prévention de la violence et des traumatismes, a défini la violence comme « la menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même, contre autrui ou contre un groupe ou une communauté qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, un décès, des dommages psychologiques, un mauvais développement ou des privations ».

Dans son livre « Violence Politique » (1973), le philosophe Yves Michaud définit ainsi la violence : « Il y a violence quand, dans une situation d'interaction, un ou plusieurs acteurs agissent de manière directe ou indirecte, en une fois ou progressivement, en portant atteinte à un ou plusieurs autres à des degrés variables soit dans leur intégrité physique, soit dans leur intégrité morale, soit dans leurs possessions, soit dans leurs participations symboliques et culturelles. »

« Dans la plupart des sociétés les femmes sont les principales victimes »

Au sein de la plupart des sociétés les femmes sont les principales victimes de ces manifestations de puissance, de contrôle et de domination qui s’expriment par l’intermédiaire de toute une gamme de comportements continus et en escalade. L’ancien Secrétaire Général des  Nations Unies et prix Nobel de la paix, Kofi Annan, déclare que « la violation des droits de l'homme la plus honteuse se caractérise sans doute par la violence à l'égard des femmes. Elle ne connaît pas de clivages géographiques, culturels ou sociaux. Tant que des actes violents continueront d'être perpétrés, nous ne pourrons prétendre à des progrès pour atteindre l'égalité, le développement et la paix. »

Comme l’explique Pierre Bourdieu dans son ouvrage La domination masculine, ces manifestations commencent avec la violence symbolique qui imprègne la société et permet insidieusement d’extorquer à la femme, sans contrainte physique, sa soumission. Elles se poursuivent avec les discriminations dans les règles du langage et de l’écriture, dans les comportements des mondes économique et politique, pour aboutir à la violence physique brutale et destructrice.

Historiquement, le fond doctrinal et les traditions des religions monothéistes font de la domination de l’homme sur la femme l’ordre d’une nature voulue et créée par Dieu. Les religions ont ainsi justifié de tout temps la violence faite aux femmes. La résolution 1464 du Conseil de l’Europe du 4 octobre 2005 signale que « des stéréotypes de genre, motivés par des croyances religieuses ont conféré aux hommes un sentiment de supériorité qui a abouti à un traitement discriminatoire des femmes par les hommes, allant même jusqu’au recours à la violence »

En 1993, une déclaration adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies définit comme violence « tous les actes dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée ». Elle englobe donc la violence physique, sexuelle et psychologique exercée au sein de la famille, y compris les coups, les sévices sexuels infligés aux enfants de sexe féminin au foyer, les violences liées à la dot, le viol conjugal, les mutilations génitales et autres pratiques traditionnelles préjudiciables à la femme.

« La violence conjugale est la plus fréquente des violences à l'encontre des femmes »

Parmi les violences domestiques, la violence conjugale, ou exercée par un partenaire intime (VPI), est la plus fréquente des violences à l'encontre des femmes, la plus délétère et la plus dangereuse. Ces violences physiques et/ou sexuelles succèdent le plus souvent à une période de violences psychologiques. La création d’un climat permanent d’insécurité et de stress, fragilise la victime et rend ainsi possibles des abus de plus en plus graves. La violence conjugale fonctionne comme un mode de communication paradoxale, de type double contrainte : « Je t’aime (je tiens à toi) et je te frappe …». Ce type de communication « enferme » la personne psychologiquement en la piégeant entre deux messages contradictoires qui l’empêchent de penser, de prendre du recul et de choisir.

« La violence faite aux femmes est sous-estimée »

La violence faite aux femmes est sous-estimée car de nombreuses victimes ne cherchent pas d'aide et n'en parlent pas. En France moins de 14% des femmes victimes de violences conjugales ou sexuelles portent plainte. Ces victimes, paralysées par la peur, fortement dévalorisées d’elles-mêmes, très souvent isolées et honteuses, craignent de s’exprimer. Les parcours médical et judiciaire, particulièrement pénibles et éprouvants, sont des épreuves supplémentaires qu’il convient de simplifier et de faciliter. 

Au CHU de Bordeaux a été créé en 1999 un centre d’accueil d’urgence des victimes d’agression (Cauva) qui permet à toute femme victime de violences de rencontrer un soignant et de se faire examiner, si elle le souhaite. Au cours de cet accueil, un dossier conservatoire est constitué, qu’elle pourra récupérer si elle veut porter plainte ultérieurement. A l’hôpital de Bondy un centre similaire a été ouverte en 2014. 

Ne pourrait-on pas envisager une telle structure dans le nouvel hôpital d’Orléans (NHO) afin que cette « journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes »  soit autre chose qu’une simple et probablement stérile et inefficace sensibilisation ? »