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Le 14 Décembre 2018, 11h34

Le débat métropolitain sur l’achat de bus 100% électrique a placé Olivier Carré sous tension face à une partie de sa majorité. Du jamais vu. 

« Nous ne prenons pas ces décisions sur un coin de table, au doigt mouillé », Olivier Carré, maire d'Orléans et président de la métropole. 

HAUTE TENSION – Ambiance électrique, jeudi soir, dans l’hémicycle métropolitain, au moment de l’adoption d’une délégation de service public (DSP) portant, entre autres, sur l’achat de 160 bus 100% électrique d’ici 2024. Quelque 154 M€ seront investis par la métropole pour cette acquisition et pour l’électrification progressive de l’ensemble du réseau TAO à partir de 2021. Or, ce choix motivé par la volonté de « décarboner le parc des bus » et qui ferait de la métropole orléanaise la pionnière en France à s’engager dans un transport exclusivement électrique, a rencontré beaucoup de prudence, pour ne pas dire de critiques ouvertes, de la part de la majorité. Placé, de manière inédite, sous tension, Olivier Carré, président de la métropole, n’a pu compter, que sur l’écologiste Jean-Philippe Grand pour lui venir en aide. L'hémicycle avait du mal à en croire ses oreilles. 

Ainsi, tour à tour, Charles-Éric Lemaignen (LR), François Lagarde (LR), Serge Grouard (LR), Florent Montillot (UDI) et Michel Martin (LR), autrement dit « les locomotives » de l’exécutif municipal orléanais, ont mis en garde Olivier Carré contre ce choix, pointant du doigt ses limites et inconvénients, d’un point de vue pratique, écologique, industriel et même financier. 

Charles-Éric Lemaignen a fait part, le premier, de sa « grande réserve face à ce transfert rapide vers le tout électrique », soulignant au passage le caractère « beaucoup trop coûteux » de cette transition. « La technologie va évoluer. Quand l’autonomie deviendra plus grande, les bornes sur les lignes seront inutiles »,a assuré par ailleurs l’élu, spécialiste patenté des questions de transports. « Il y a un autre inconvénient : ces bus sont quasiment tous chinois, et l’objectif de la Chine est d’avoir 70% du marché des autobus. La Chine possède tous les matériaux qui servent à faire des batteries. Les Allemands n’ont pas fait le choix des bus électriques pour le moment parce que Siemens ne fabrique pas encore de bus électriques. Et ils ont raison. Je préfèrerais que ces sommes-là, et cela serait plus intéressant pour la transition énergétique, soient affectées à augmenter l’offre pour les mobilités douces », a ajouté l’élu.

« C’est ça la face cachée de la transition énergétique », François Lagarde

François Lagarde, président de la commission d’appel d’offres, a annoncé qu’il s’abstiendrait de voter cette DSP. « Il ne faut pas se limiter aux conséquences environnementales sur le territoire orléanais, il faut penser à l’ensemble du cycle de vie d’un véhicule électrique, de sa production à son utilisation », a-t-il argumenté, dénonçant « l’exploitation extrêmement néfaste pour l’environnement des 27 métaux rares utilisés dans les batteries » dans une Chine « devenue le leader mondial du raffinage des métaux rares ». « 60 à 70% des réserves du cobalt qui sert à fabriquer les batteries pour les bus électriques sont situées en République démocratique du Congo et exploitées aussi dans des conditions déplorables avec le recours au travail des enfants. C’est ça la face cachée de la transition énergétique », a martelé l’élu qui s’est dit favorable au développement de l’hydrogène, « une technologie nationale dont nous avons la capacité à devenir des champions ».

« Nous pouvons avoir un mix énergétique entre l’électrique, l’hydrogène et le gaz», Florent Montillot

Florent Montillot a longuement évoqué, à son tour, la « problématique de la défense de la planète », corrélée à la question des « métaux et des terres rares ».« Si tout le monde se met à l’électrique, on va puiser dans les dernières ressources, le cobalt aura disparu dans 30 à 50 ans seulement en fonction de l’intensité de son utilisation. (...) Nous avons intérêt à être, d’ici 2024, 100% décarboné, tout le monde est d’accord, mais nous pouvons avoir un mix énergétique entre l’électrique, l’hydrogène et le gaz », a ajouté l’élu, rappelant que Châteauroux et la communauté de communes Touraine Vallée de l’Indre « passaient à l’hydrogène ».

« Il n’y en aura pas d’autres investissements  sinon il faudra passer à la fiscalité », Michel Martin

« J’aurais préféré que le choix du tout électrique ne soit pas une obligation mais une option, et qu’il y en ait plusieurs. Faisons attention, le tout électrique n’est pas la panacée », a souligné, pour sa part, Serge Grouard, inquiet de l’impact que cette enveloppe de 152 M€ aura, dans un futur proche, sur les finances de la collectivité. « Dans les cinq à six ans, aura-t-on les capacités d’investissement pour répondre à d’autres besoins ?», a interrogé l’ancien maire d’Orléans. La réponse a été apportée par la négative, et sans aucune ambiguïté, par Michel Martin, élu aux finances. «Le choix qui est fait aujourd’hui d’investir sur six ans, à un rythme rapide donc, veut dire que l’investissement du prochain mandat sera ces bus électriques. Il n’y en aura pas d’autres sinon il faudra passer à la fiscalité », autrement dit, à l’augmentation des impôts locaux. « Les bus électriques sont deux fois plus chers que nos bus classiques lorsque l’on prend l’ensemble des équipements qui vont avec », a complété l’élu. 

« J’en ai marre que l’on se fasse tailler des croupières par la Chine », Serge Grouard

Alors que l’expérimentation menée depuis 2017 a mis en concurrence trois fabriquants de bus électriques, deux chinois - BYD et Yutong - et un français - Heuliez -  Serge Grouard  n’a pas caché un (très) fort agacement : « J’en ai marre que la France avec l’Europe soit l’idiot utile de la mondialisation, j’en ai marre que l’on se fasse tailler des croupières par la Chine, il y a des offres de bus électriques français et européens », a commenté l’élu qui a demandé que les résultats de l’appel d’offres soient présentés devant le conseil « en toute transparence ». Ambiance, ambiance… 

Placé en position défensive, Olivier Carré a encaissé les critiques … sans faire volte-face. « Nous ne prenons pas ces décisions sur un coin de table, au doigt mouillé. Il y a des choix à faire et ils seront assumés dès lors que la collectivité suivra. Il faut que l’on passe à une étape décarbonée (…) à horizon 2050. Il faut bien commencer et tendre vers l’énergie électrique dans un environnement maîtrisé par une collectivité comme la nôtre », a répondu l'édile qui a estimé que les technologies liées l’hydrogène « ne sont pas mûres ». En ce qui concerne le coût de ces investissements, Olivier Carré a indiqué « qu’il aurait fallu de toute façon racheter des bus pour changer la flotte »

Résultat des courses : 88 élus ont voté pour cette DSP, 4 contre et 6 se sont abstenus. Et certains élus ne cachaient pas, à l’issue de ce conseil, que leur vote favorable avait pour but de sauver les apparences autant que la planète et surtout d'éviter de court-circuiter la cohésion de l’exécutif métropolitain…

Anthony Gautier.