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Le 23 Juillet 2018, 11h17

Paul Gauguin, incarné par Vincent Cassel au cinéma, a passé neuf ans à Orléans. Christian Jamet a retracé les étapes de cette vie orléanaise. 

Rien de l'enfance orléanaise du peintre ne trouve une déclinaison artistique dans ses tableaux. Et pourtant, il ne fait aucun doute que Paul Gauguin a assisté à des célébrations johanniques, notamment en mai 1855, au moment de son arrivée donc, alors qu'était inaugurée en grande pompe une statue en bronze monumentale de Jeanne sur son cheval. 

BIOGRAPHIE - Vincent Cassel rescussite, au cinéma, Paul Gauguin, ce peintre mal-aimé, en quête de reconnaissance. Le film raconte son exil à Tahiti, en 1891. Ne se retrouvant pas dans la manière de peindre de l'époque, il décide en effet de s'expatrier pour retrouver goût à la peinture. Il y rencontre alors Tehura, qui deviendra sa femme et le sujet de ses plus grandes toiles. Mais avant ce besoin d’ailleurs, Paul Gauguin a vécu presque neuf ans à Orléans, comme le raconte Christian Jamet, écrivain et spécialiste du peintre. Grâce à lui, apostrophe45 s'est placé, il y a quelques temps déjà, dans les pas de l’artiste pour retracer les grandes étapes de son parcours orléanais. 

Christian Jamet a écrit son livre « Gauguin à Orléans» comme un policier mène son enquête. Et à partir, non pas d'une erreur judiciaire, mais d'une approximation biographique. S'il n'y a pas mort d'homme, il y a atteinte à la vérité d'un peintre que la ville d'Orléans a, semble-t-il, largement oublié. « Paul Gauguin a passé neuf années de son enfance et de son adolescence à Orléans. Une plaque commémorative a été apposée sur une demeure de la rue Tudelle (ndlr : dans le quartier Saint-Marceau) mais c'est, hélàs, par erreur car Gauguin n'a jamais habité là », résume, un brin sarcastique, Christian Jamet. En terme d'hommage, il est vrai qu'il y a mieux. Péguy et Jeanne d'Arc ont connu, localement, un sort posthume plus heureux. Il n'en fallait pas plus pour exciter l'appétit biographique de Christian Jamet.

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Christian Jamet a enquêté et parle de Paul Gauguin dans son ouvrage Gauguin à Orléans, Editions La Simarre.

Reprenons donc avec lui le fil de l'histoire de Paul Gauguin à Orléans, la vraie, celle que les documents officiels, les registres cadastraux, et les travaux historiques divers valident. Tout se passe dans le quartier Saint-Marceau, au sud de la Loire, où la famille Gauguin est implantée depuis plusieurs générations : le grand-père de Paul Gauguin a ainsi tenu jusqu'en 1838 une épicerie Croix-Saint-Marceau. Mais Paul Gauguin n'est arrivé à Orléans qu'à l'âge de six ans, après un long et heureux exil à Lima, au Pérou, dans le luxe aristocratique d'un vaste hôtel particulier, mis à disposition des Gauguin par la famille de sa mère.

 « Il se réfugie dans le rêve de contrées ensoleillées »

Quand Paul Gauguin, sa mère et sa soeur posent leurs valises à Orléans, au numéro 25 de l'actuel quai de Prague - le père de Paul est, lui, décédé au cours du long voyage maritime qui avait emmené la famille jusqu'au Pérou - l'année 1854 se termine. Et l'acculturation du petit Paul est manifestement très douloureuse. « Même si Aline, sa mère, avait pu lui apprendre quelques mots de français, il parlait espagnol et le contraste entre la vie passée à Orléans et celle qu'il connaissait au Pérou a été sûrement très rude », commente Christian Jamet.

Loin de Lima, de cet Eden perdu, de ce pays « où il ne pleut jamais » , où la lumière embellit les visages et sublime la nature, Paul Gauguin trouve le temps aussi long qu'il lui semble gris. « Paul Gauguin s'est beaucoup ennuyé à Orléans, il se réfugie dans le rêve de contrées ensoleillées et il ne tarde pas à associer l'évasion à la vocation de marin, celui qui peut retrouver au-delà des mers des paradis perdus », analyse Christian Jamet.

Jeanne d'Arc étrangement absente de l'oeuvre de Gauguin

Est-ce la raison pour laquelle Orléans, La Loire, et même Jeanne d'Arc et les festivités commémoratives qui lui sont dédiées de manière séculaire, sont si étrangement absentes de l'oeuvre du peintre? Car, si l'on excepte Jeune Bretonne au rouet, une fresque aujourd'hui conservée au musée Van Gogh d'Amsterdam, rien de l'enfance orléanaise du peintre ne trouve une déclinaison artistique dans ses tableaux. Et pourtant, il ne fait aucun doute que Paul Gauguin a assisté à des célébrations johanniques, notamment en mai 1855, au moment de son arrivée donc, alors qu'était inaugurée en grande pompe une statue en bronze monumentale de Jeanne sur son cheval. A l'évidence, le peintre a trouvé son inspiration sous d'autres cieux, d'autres lumières, et un autre environnement culturel. Face à la nostalgie du paradie péruvien perdu, la cité ligérienne n'était pas en mesure de lutter. 

Scolarisé dans un pensionnat de la ville, l'élève Gauguin a des résultats scolaires médiocres, l'enfant est « ombrageux et renfermé». Puis, à l'âge de 11 ans, vient le temps du petit séminaire à la Chapelle-Saint-Mesmin, placé sous l'autorité religieuse, intellectuelle et politique de Mgr Dupanloup. Il y sera interne entre 1859 et 1862. Là encore, les années s'enveloppent d'austérité et de rigueur. Paul Gauguin s'ennuie ferme pendant les cours de latin, mais « s'enthousiasme  pour les cours de français », explique Christian Jamet.

L'inspiration chrétienne 

Et si l'environnement orléanais ne l'a guère inspiré par la suite, l'éducation religieuse et théologique qu'il reçoit à La Chapelle-Saint-Mesmin va façonner sa pensée, et donner corps à son anticléricalisme éclairé. Elle va aussi alimenter, in fine, son inspiration picturale. « Il suffit de songer aux nombreux tableaux d'inspiration chrétienne des années 1888, comme des années tahitiennes, particulièrement durant le deuxième séjour, après 1895. La Bible, l'Evangile principalement, et la figure du Christ ont toujours fasciné Gauguin », analyse Christian Jamet. 

 

 

En 1862, après le petit séminaire, Paul Gauguin quitte Orléans pour préparer pendant deux ans le concours de l'école navale à Paris. Il revient dans le quartier Saint-Marceau, en 1864, après avoir échoué aux portes de l'école navale. Il poursuit alors ses études en tant qu'élève interne au lycée impérial de la rue Jeanne-d'Arc, le futur lycée Pothier.  « Ce sera la dernière année scolaire de Paul Gauguin. Une irrésistible voix l'appelle, celle de la mer. Le 6 décembre, le jeune Gauguin (ndlr : il a 16 ans) embarque au Havre en qualité de novie-ilotin à bord d'un trois-mâts qui appareille pour Rio de Janeiro », écrit Christian Jamet. L'exotisme, enfin.  

Paul Gauguin est-il revenu à Orléans au cours de sa vie de voyageur infatigable sur toutes les mers du monde ? C'est plus que vraisemblable. En 1871, lors d'une vente des maisons familiales rue Tudelle et quai Neuf ? En 1884, à la faveur d'une visite à son oncle Zizi ? En 1893, pour rendre un dernier hommage à son oncle Isidore tout juste décédé ? Sans doute, oui. Mais ce ne seront-là que de très brefs séjours, car sa vie et son inspiration continuent de l'appeler ailleurs. Vers ce soleil qui ne cessera d'irradier sa palette. 

Anthony Gautier

Pour aller plus loin :
Christian Jamet, Gauguin à Orléans, Editions La Simarre, 99 pp, 18 euros.

- Au cinéma, Gauguin, voyage de Tahiti (2017)