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Le 26 Septembre 2018, 02h46

RENCONTRE. Mardi soir, le grand poète chinois a présenté au Centre chorégraphique national d'Orléans une partie de son œuvre. 

Rencontre avec Yu Jian, poète chinois traduit aujourd'hui dans plusieurs pays, et qui incarne l'école de la poésie orale 

Résumé: 

POÉSIE. C'est dans une cuisine familiale que le poète chinois Yu Jian a tenu à recevoir apostrophe45, ce mardi 7 septembre, quelques heures avant son entrée sur la scène du Centre chorégraphique national d'Orléans. Pourquoi une cuisine ? Sans doute parce que des gestes simples et essentiels s'y déroulent. Et que la cuisine n'est pas la pièce du pouvoir, le lieu où les décisions importantes se prennent. Bien plus précieuse, elle demeure un lieu stratégique d'observation, d'écoute, en catimini, retranché.

« J'aime les choses stables et simples, comme le sel », Yu Jian

Et le lien est sans doute là avec la poésie de Yu Jian, éminent représentant de ce que les spécialistes nomment les poètes chinois de la troisième génération, une poésie nue, épurée, simple, ancrée dans le quotidien d'une Chine provinciale qui en révèle les intonations politiques, voire contestataires. « Ma poésie pourrait se résumer en une expression : la vie quotidienne. Il y a un aspect politique bien sûr dans la description de cette réalité. Il se révèle ainsi. J'aime les choses stables et simples, comme le sel. La poésie orale qui est la mienne prend une forme simple, qui s'écarte d'une langue stéréotypée qui créé un nouvel espace d'expression », confie Yu Jian en chinois, via la traduction minutieuse de Li Jinjia, jeune universitaire chinois installé à Orléans.

Si le poète observe et décrit cette réalité sociale, politique, familiale, il le fait d'un poste d'observateur, donc. Depuis sa cuisine. « C'est un choix personnel. Certains critiques ont dit que je tenais cette position parce que je n'avais pas pu rentrer dans les cénacles, s'amuse-t-il. Mais pour moi, l'idée de la distance est très importante. J'aime prendre du recul. C'est une distance spirituelle, pas celle d'un ermite qui vit dans la montagne. J'observe ce qui se passe en Chine d'un point de vue volontairement extérieur, d'une position volontairement marginale. Je me cache à deux pas de la table, dans le noir, et j'observe les gens qui mangent »

 Il fut soudeur en usine pendant la révolution culturelle

Visage rond, crâne rasé, tunique violette traditionnelle, Yu Jian, 60 ans, dégage une apaisante tranquillité. Aujourd'hui, il est considéré comme l'un des plus éminents représentants de la poésie chinoise contemporaine. Son poème Dossier 0 publié en Chine en 1994, et en 2005 en France, lui a assuré un rayonnement hors des frontières chinoises, tout comme Un vol, édité par Gallimard en 2010. 

Une longue discussion à bâtons rompus avec Yu Jian, et en présence de Claude Mouchard, fin connaisseur de cette poésie - dont il publie des extraits dans la revue Po&sie-, nous renvoie à cette Chine de la province du Sud, le Yunnan, où il vit depuis toujours. Il y fut soudeur en usine pendant la révolution culturelle chinoise à la fin des années 60. Aujourd'hui, il est rédacteur dans « une unité de travail » qui publie un périodique officiel, donc sous le joug d'un contrôle idéologique fort. 

La poésie de Yu Jian

Le poète chinois (par Apostrophe 45)

 

« Il y a eu, pendant ces années-là, une relative relâche dans la censure et dans le contrôle idéologique »

C'est donc dans la poésie, mais également dans la photographie et le cinéma, que Yu Jian inscrit son œuvre personnelle dans une Chine qui a connu un engouement pour la poésie à la fin des années 80. « Il y a eu, pendant ces années-là, une relative relâche dans la censure et dans le contrôle idéologique et nous en avons profité pour publier nos poèmes, mais aussi pour lire les poètes étrangers », explique Yu Jian qui fut à la tête d'une revue de poésie intitulée Il. Elle marqua un tournant dans la poésie contemporaine chinoise quand elle permit la vulgarisation de jeunes poètes, représentants de cette école de la « poésie orale », et tenus jusqu'alors à une grande confidentialité. Pour ne pas dire prisonniers d'un lectorat familial. Yu Jian se souvient alors d'une jeunesse chinoise qui s'éprend de poésie et qui prend position dans des stades de 50.000 places pour entendre des poètes réciter leurs vers. Lui, a eu accès, par fragments, et de manière sporadique, aux grands poètes français qu'il a tant admirés alors : Rimbaud, Baudelaire, Valéry, Prévert, et même Ronsard.

Ce soir, au CCN d'Orléans, dans le cadre des soirées « Poésie », Yu Jian fera connaître quelques-uns de ses vers au public orléanais. Il entamera ensuite une petite tournée française - après avoir fait une halte à Paris en début de semaine - pour diffuser plus largement son œuvre. Avec la difficulté ensuite de pouvoir la trouver en librairie...

Anthony Gautier

Voilà la traduction du poème récité par Yu Jian

Un arbre
garde ses distances avec le ciel
garde ses distances avec un autre arbre
garde ses distances avec une autre espèce de fruit
garde ses distances avec un autre terreau
garde ses distances avec une autre source
les garde avec un autre envol d'oiseaux
il lui faut garder ses distances avec toutes choses
il lui suffit d'un pas pour prendre le ciel
perdre le terreau l'eau les oiseaux
pour perdre son rang
lui reste la mort

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