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Le 14 Décembre 2018, 12h11

À l'heure de l'inauguration du Centre Charles-Péguy rénové à Orléans, entretien avec Michel Péguy, petit-fils de l'écrivain orléanais, qui témoigne avec ferveur de l'héritage familial qu'il porte et fait vivre. 

« J'aurais pu être un bon étudiant en médecine, parfaitement athé qui se fiche complètement de ce legs, mais on m'a fait comprendre que mon prénom a été retenu pour honorer sa mémoire »

Résumé: 

LEGS. À l'heure de l'inauguration du Centre Charles-Péguy rénové à Orléans, entretien avec Michel Péguy, petit-fils de l'écrivain orléanais, qui témoigne avec ferveur de l'héritage familial qu'il porte et fait vivre. À 73 ans, ce dernier a la lourde responsabilité, depuis Lyon, de veiller sur l'héritage de son éminent grand-père. Satisfait que la ville d'Orléans ait pu acquérir douze lettres manuscrites de la correspondance, pendant la Première guerre mondiale, de Charles Péguy avec Blanche Raphaël, il souhaite que l'ensemble de l'œuvre de son grand-père tombe dans le domaine public, ce qui est quasiment le cas. Le centre Charles-Péguy, rue du Tabour, à Orléans, possède ainsi un fonds documentaire exceptionnel que les Orléanais pourront découvrir en septembre prochain, à la faveur des commémorations célébrées pour le centième anniversaire de sa mort.

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Michel Péguy, (photo © DR).

Entretien émouvant avec un homme disert, affable, qui a découvert tardivement, à l'âge de 20 ans, le legs intellectuel, littéraire et moral dont il devenait l'un des héritiers.

apostrophe45. Les 25.000 euros débloqués par la ville d'Orléans n'ont pas été suffisants pour acheter l'ensemble des lots mis en ventre chez Drouot le 14 novembre dernier. Avez-vous été surpris par la cote dont jouit votre grand-père aujourd'hui ?
Michel Péguy. Péguy, et Céline, dont un manuscrit était aussi en vente, ont fait sauter la banque chez Drouot et ont bénéficié d'une espèce de progression, pratiquement du simple au double par rapport aux estimations du commissaire-priseur. Alors que Claudel, je fais là un petit clin d'œil complice, ne s'est pas bien vendu du tout. Sous le coup du centenaire sans doute, Céline et Péguy se sont bien vendus. 

apostrophe45. Il semble primordial pour vous que l'œuvre de votre grand-père revienne dans le domaine public et ne soit pas confisquée par des collectionneurs privés. 
Michel Péguy. Oui, nous n'avons jamais cherché dans la famille à gagner de l'argent sur le dos de l'œuvre de Charles Péguy. Aujourd'hui, toute l'œuvre de Péguy est tombée dans le domaine public. J'avais cette énorme responsabilité. 

« Cet amour pour Blanche Raphaël était inconnu, méconnu, ignoré, caché »

apostrophe45. Avez-vous été surpris que cette correspondance très intime entre votre grand-père et Blanche Raphaël soit mise en vente? 
Michel Péguy. Oui, c'est vrai, je le suis. Blanche Raphaël, qui était plus jeune que Péguy, a donné naissance à une fille, et les descendants de cette fille, qui s'était réfugiée en Angleterre, du fait de sa confession juive, ont dû proposer, depuis l'Angleterre, à Drouot de vendre ces lettres, un fond Blanche Raphaël Bernard en quelque sorte.

apostrophe45. Auriez-vous préféré qu'elles restent dans la famille de Blanche Raphaël ?  
Michel Péguy. 
Non, dans la mesure où je suis satisfait qu'il y ait une restitution au musée d'Orléans, de la rue du Tabour. Je remercie d'ailleurs tous ceux qui ont mis la main à la poche dans cette conjoncture difficile. Jeanne d'Arc et Péguy réunis sous le même fonds à Orléans, mano a mano, je trouve cela très bien. Et je rappelle que les droits absolus et exclusifs en édition papier ont été remis par ma grand-mère, Charlotte, à Gaston Gallimard, le père fondateur. Tous les manuscrits ont été rassemblés à Orléans, rue du Tabour. C'est pour cela que Gallimard a l'autorité absolue pour l'instant sur tout ce qui s'écrit et se dit sur Péguy. Moi, je ne suis, comme mandataire héritier, que la cinquième roue de tout cela. Les droits d'auteur sont en train de se finir. 

apostrophe45. Péguy témoigne de son amour dans cette correspondance à Blanche Raphaël, mais il n'a, pour autant, jamais quitté votre grand mère. Il ne pouvait pas défaire des liens qu'il estimait éternels.
Michel Péguy. Cet amour pour Blanche Raphaël était inconnu, méconnu, ignoré, caché, occulté, et ce n'est que plus tard, quand j'avais 20 ans et que j'étais devenu un bon étudiant en médecine, que l'on a commencé à m'en parler. Et puis, des confirmations ont été faites par tous les biographes de Péguy qui ont dit que l'existence de Blanche Raphaël avait été importante dans la deuxième partie de l'existence de Charles Péguy. La biographie de Robert Burac, un ouvrage de référence, La Révolution et la grâce, a mis à plat toutes les zones d'ombre de la vie de Péguy. Jean Bastaire aussi. Et ces biographes s'accordent pour dire, en effet, que Blanche Raphaël a été importante dans sa vie. 

«Je n'ai découvert les œuvres de mon grand-père que quand j'étais étudiant en médecine»

apostrophe45. Quel est le legs intellectuel que vous portez aujourd'hui ?
Michel Péguy. Je n'ai découvert les œuvres de mon grand-père que quand j'étais étudiant en médecine. Dans ma première enfance, j'ai toujours été très honoré d'aller à Sceaux auprès de ma grand-mère et de sa fille, Germaine, pour vivre ou revivre un peu une atmosphère familiale péguyste. Ma mère nous lisait, à ma sœur et moi, au moment de Noël, des pages bien connues et célèbres de « L'enfant qui s'en dort » (ndlr : le titre exact est « Rien n'est beau comme un enfant », publié dans le recueil « Le mystère des saints innocents ») et de « L'âne et du bœuf » (ndlr : « La Crèche »), on s'imprégnait, petit à petit, de textes poétiques de Péguy. Je suis né en 1940, mon père est décédé en 1941, autant vous dire que ce n'est pas lui qui a fait mon éducation péguyste. 

apostrophe45. Qui vous a alors initié à ses textes ?
Michel Péguy. J'ai rencontré des enseignants qui ont su m'ouvrir au socialisme de Péguy. Je me suis plongé dans les premières œuvres que Jean Bastaire a pu écrire, le « Péguy tel qu'on l'ignore » (Gallimard, 1973), et « Péguy l'insurgé » (Payot, 1975), qui ont été, pour moi, des lectures passionnantes. Elles ont fait tomber l'image vénérée de Péguy. Et puis, quand mon oncle Jean Pierre est mort en 2005, il m'a présenté à différentes sociétés. Je suis alors entré dans le circuit administratif de la gestion des œuvres de mon grand-père. J'ai fait deux fois le pèlerinage à Chartres mais dans un esprit de filiation. J'aurais pu être un bon étudiant en médecine, parfaitement athée qui se fiche complètement de ce legs, mais on m'a fait comprendre que mon prénom a été retenu pour honorer sa mémoire. Chez Claudel, l'entente n'est pas très cordiale, en revanche. Chez nous, cela s'est passé dans  l'intelligence, la bonne humeur et l'affection. Nous sommes mandataires d'un héritage exceptionnel.

« J'imagine ce petit gars courant avec sa cape noire dans les couloirs de la Sorbonne »

apostrophe45. Revenons à ce legs, justement. Il est moral, littéraire, religieux ? 
Michel Péguy. Comme dans la foi chrétienne, il peut y avoir des bibles sur les rayons d'une bibliothèque familiale, mais c'est encore mieux quand on prend ces livres et qu'on fait sien ce qui y est écrit. Chez mon grand-père, ce qu'il écrit est charnellement lié à sa vie, à son engagement, à ses combats de l'Affaire Dreyfus. J'imagine très bien ce petit bonhomme, il n'était pas grand mon grand-père, et bien j'imagine ce petit gars courant avec sa cape noire dans les couloirs de la Sorbonne, et se faisant tabasser par la police. Au début, il aimait beaucoup Jaurès, jusqu'au moment où il a senti que le parti socialiste officiel n'acceptait pas d'avoir dans les rangs une grande gueule qui se permettait de les remettre en place, de les juger, de leur dire : « Vous êtes des fonctionnaires du socialisme ». Du coup, il a fondé sa revue qui sera une revue de message. C'est son cri de vérité. Vous connaissez « Qui ne gueule pas la vérité ... » (ndlr : Péguy écrit : « Celui qui sait la vérité et ne gueule pas la vérité se fait le complice des escrocs et des faussaires » )

apostrophe45. Votre grand-père était un roc insubmersible. Quand il avait pris une décision qui correspondait à ses valeurs morales et politiques, rien ne pouvait le faire dévier de son chemin.
Michel Péguy. Absolument. C'est exactement ce qui est passionnant chez lui. Un homme qui, dans les années 1905, dit qu'il a retrouvé la foi, que son idéal de socialisme partage les mêmes valeurs que l'Évangile. C'était un homme hors les murs, inclassable, cinquante ans avant Vatican II (1962-1965), il avait déjà tout dit. (Des sanglots dans la voix) J'en parle avec émotion et ferveur. Il avait une ferveur éclairée. 

Propos recueillis par Anthony Gautier

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