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Le 24 Septembre 2018, 02h41

François Fillon, le candidat de la probité à la présidentielle, donne à croire qu'il est la cible de ceux qu'il abhorre : les journalistes.

Alors faut-il voir dans cette avalanche de révélations sur les rémunérations de la famille Fillon un complot médiatique ? Pire un « tribunal » qui chercherait ainsi à « empêcher le peuple français d’élire son candidat à la présidentielle » ? Mille fois non.

BILLET - C'est une constante chez lui. François Fillon n'aime pas beaucoup les journalistes et les médias dans leur ensemble. Il les déteste, même. Sans doute plus encore aujourd'hui qu'hier. Avant que le Canard Enchaîné ne révèle les dessous du Penelopegate, le candidat à la présidentielle s'est, par le passé, très souvent retranché derrière la thèse du complot médiatique, lorsque les premières « boules puantes » explosaient sous son nez. Crier à « la manipulation » est un réflexe chez l'ancien Premier ministre. Et faire la leçon à notre engeance, une habitude. 

On se souvient qu'en juillet 2010, depuis Zagreb où il était en visite officielle, François Fillon avait déjà en ligne de mire Edwy Plenel, fondateur de Mediapart. À ce moment-là, il s'agissait des prémices de l'affaire Bettencourt… Le vocable employé par le premier des ministres de la France était approximativement le même que celui utilisé pour sa défense : « (…) Déchaînement haineux (…) Solidarité trotskiste (…) Est-ce que celui qui accuse apporte la moindre preuve de ce qu'il avance ? (…) Ces justiciers auto-proclamés (en désignant les journalistes). » 

Même son de cloche deux ans plus tôt, en 2008, alors qu'il était venu clore le campus des jeunes UMP à Royan, après la tragique embuscade qui avait coûté la vie à dix soldats français en Afghanistan. Là encore, il appelait à ce que les journalistes impriment ses recommandations et « fassent la part des choses entre l'information et la manipulation ». La manipulation semble une véritable obsession chez Fillon. 

La manipulation, une obsession chez François Fillon

Plus récemment, au gré de la campagne 2016, le candidat de la droite et du centre reprochait, une fois encore, à cette même presse - qui n'a franchement rien à voir avec la presse anglaise ou italienne - d’avoir négligé sa candidature durant la primaire, et ignoré son programme, contrairement à Alain Juppé qui a très longtemps caracolé en tête des sondages. Avec le résultat que l'on sait. La victoire de François Fillon à la primaire n'a donc pas dissipé sa rancœur. Décrit longtemps comme « un éternel second », le Sarthois a l'esprit revanchard.

Il va donc s'en dire qu'en plein Penelopegate, son ressentiment est grand à l'égard d'une presse française, au mieux manipulée par « les officines » et autres « cabinets noirs », au pire complice d' « un coup d'état institutionnel ». Et ces allégations, pour ne pas dire ces accusations répétées, ont tendance, elles aussi aussi à semer le trouble dans l'esprit de nombre de Français. D'aucuns diront que c'est de bonne guerre. Il n'empêche que ces affirmations choquent. Jeudi soir, lors du rassemblement en soutien au couple Fillon à Orléans, le sénateur LR du Loiret, Éric Doligé, a lui-même affirmé, avec son style si singulier et pour le moins très engagé, que la presse française savait beaucoup de choses sur les autres candidats. Mais que, bien sûr, elle consentait à ne rien sortir... Taper sur la presse peut s'avérer une affaire rentable. D'autant que notre profession souffre de la même crise de confiance que celle que traverse la classe politique, et les institutions en général. 

Toutefois, c'est bien vite oublier les cinq années du quinquennat de François Hollande, passées au crible par la presse française et soumises, elles aussi, aux révélations du Canard Enchaîné et de Médiapart, notamment : Jérôme Cahuzac et son compte caché en Suisse, les «irrégularités fiscales» de Thomas Thevenoud forcé à la démission en 2014, les chaussures trop bien cirées d'Aquilino Morelle, le conseiller du Président, contraint lui-aussi au départ en avril 2014, sans oublier le coiffeur personnel de François Hollande payé 9.895 euros bruts par mois, ou encore, dans le registre plus politique, les polémiques et le fiasco après l'expulsion de la collégienne Léonarda, sans oublier, dans la sphère de l'intimité devenue publique, les écrits vengeurs de Valérie Trierweiler repris largement, et sous forme de feuilleton, dans la presse... Des analyses, des révélations, des commentaires trempés dans l'acide et qui ont dégradé l'image présidentielle de François Hollande au point qu'un président de la République - socialiste - ne puisse, pour la première fois sous la Ve République se représenter. Il y a quelques semaines encore, donc, la presse française était de droite ! 

 Et dire qu'il y a encore quelques semaines, la presse française était de droite !

Alors faut-il voir dans cette avalanche de révélations sur les rémunérations de la famille Fillon un complot médiatique ? Pire un « tribunal » qui chercherait ainsi à « empêcher le peuple français d’élire son candidat à la présidentielle » ? Mille fois non. Ce que le candidat Fillon commence tout juste à comprendre en plus de trente ans de vie politique, c'est qu'en 2017, « le peuple de France » en a marre du caractère systématique des emplois familiaux, ainsi que toutes ces pratiques - certes légales - mais abusives à ses yeux. Ces Français, à qui l'on demande sans cesse de se serrer la ceinture, manifestent, aujourd'hui, leur colère face à toutes ces zones d’ombre qui finissent par se chiffrer en centaines de milliers d’euros. Ils refusent enfin qu'avec de l'argent public, leur argent donc, un parlementaire, son épouse et ses enfants puissent s'enrichir sur leur dos. Car n'est-ce pas au « bon peuple de France » que le même François Fillon, avec une ferveur  qui se retourne aujourd'hui contre lui, veut imposer, pour l'avenir, de la sueur et des larmes ? Question de morale, d'éthique et de bon sens. 

Le journalisme d'investigation est nécessaire

L’exemplarité des élus ne tient pas seulement au fait que ceux-ci respectent les lois qu’ils votent. Encore faudrait-il que leurs actes soient en phase avec leurs belles intentions. Dès lors, faut-il vraiment s’étonner de l’intérêt médiatique pour François Fillon, appelé possiblement à gouverner la France ? Ce que ce dernier traduit par « manipulation » supposée de la presse pour le tuer n'est en réalité que le travail nécessaire des journalistes d'investigation. Osons au moins saluer cette spécificité journalistique qui est encore le signe, n'en déplaise à certains, de la bonne santé de nos institutions démocratiques. Bien sûr, il ne s’agit pas non plus d’être naïf. Certaines ficelles peuvent être tirées dans les fameux « cabinets noirs » au pire moment. Mais cela a toujours existé et existera toujours. S'imposant comme le candidat de la probité à la présidentielle, adoubé par plus de 4 millions d’électeurs, François Fillon, enfin passer de second à premier, découvre qu'il est seulement la cible naturelle de ceux qu'il abhorre : les journalistes.

Richard Zampa