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Le 19 Octobre 2018, 17h40

L'historien, Olivier Bouzy, décryptait pour apostrophe45 la manière dont la figure héroïque de Jeanne a été recupérée au fil de l'histoire.  

«Le symbole de Jeanne d'Arc est, aujourd'hui, à prendre même s'il n'est pas totalement abandonné par les frontistes», Olivier Bouzy, historien et spécialiste de Jeanne d'Arc.

EXPERTISE - La parole d'Olivier Bouzy a sans doute gagné en acuité ces derniers jours après les attaques violentes dont la jeune femme métisse choisie pour incarner Jeanne d'Arc en mai prochain a été la cible de la part de l'extrême-droite identitaire. Spécialiste de l'histoire de Jeanne d'Arc, docteur en histoire, Olivier Bouzy est également directeur adjoint du Centre Jeanne d'Arc depuis 1988. Chargé de cours à l'Université d'Orléans, il a été conseiller historique de Luc Besson pour son film sur Jeanne d'Arc en 1999. Il est, enfin, l'auteur de Jeanne d'Arc, mythes et réalités (1999) et de La Révolte des nobles du Berry contre Louis XI. Dans cet entretien réalisé à la faveur des fêtes johanniques 2016, l'historien orléanais décrypte les différentes récupérations politiques et religieuses dont la Pucelle d'Orléans a été l'objet. Une analyse que l'actualité du moment rend encore plus éclairante. 

apostrophe45. Dans le contexte actuel, la figure de Jeanne d'Arc prend-elle un caractère particulier ? 
Olivier Bouzy (historien orléanais et spécialiste de Jeanne d'Arc). Pour nous concentrer que sur le contexte politique actuel, je pense que Jeanne d'Arc se détache du Front national, à moins que ce soit le FN qui se détache de Jeanne d'Arc. Entre les années 80 et 99, c'était une figure très monolithique. Il n'y avait, par exemple, pas d'étudiants français qui n'osaient venir travailler au Centre Jeanne d'Arc, parce que c'était très connoté politiquement. À partir de 1999, le film de Besson a rendu Jeanne d'Arc plus populaire, moins connoté extrême-droite. Par ailleurs, Marine Le Pen utilise moins la référence de Jeanne d'Arc ou est peut-être moins concernée. 

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apostrophe45. Le symbole de Jeanne d'Arc fascine autant la droite que la gauche.
Olivier Bouzy. Oui, quelles que soient les périodes, le symbole de Jeanne d'Arc est toujours repris. Il est passé de la gauche à la droite, et de la droite à la gauche. De 1840 à 1890, c'est le symbole républicain par excellence, voire anti-clérical. Ensuite, ça a changé avec la canonisation en cours jusqu'en 1920. Pendant la Grande guerre, elle le symbole de la reconquête de l'Alsace-Lorraine et son image accompagne la remilitarisation du nationalisme français entre 1870 et 1914. Vous savez, jusqu'en 1920, c'est la grande période de la passion française pour Jeanne d'Arc. Ça débouche ensuite par une utilisation par le Maréchal Pétain à Vichy qui pousse le balancier le plus loin vers la droite, en utilisant ce mythe. Ceci dit, il y aura aussi eu un coup de balancier vers la gauche après que les intellectuels d'extrême-droite sont exilés et fusillés. Elle passe alors à l'extrême-gauche jusqu'en 1954-1960. Mais comme il y a une récupération par l'OAS et le FLN, les Français s'en éloignent et le FN s'en empare jusqu'à récemment.

apostrophe45. Où en sommes-nous aujourd'hui avec le symbole de Jeanne d'Arc justement ?
Olivier Bouzy. Au départ, il y a deux messages autour de Jeanne d'Arc qui sont l'unité nationale et la défense contre l'envahisseur et l'oppression. Le symbole est, aujourd'hui, à prendre même s'il n'est pas totalement abandonné par les frontistes. Elle est même en cours de récupération par les socialistes. Si Fabius fait construire un énorme musée en la mémoire de Jeanne d'Arc à Rouen, c'est aussi et surtout pour marquer la récupération de Jeanne d'Arc par le PS. Enfin, il y a, dans le même temps, toute une offensive littéraire de la part des royalistes qui font de Jeanne une bâtarde royale ou une servante fidèle de la maison d'Orléans. Maintenant, dire comment cela va évoluer, je n'en sais rien. Le personnage tend à reprendre un peu sa marque de résistante à l'oppression. 

«Jeanne est une figure polymorphe, à la fois de combat, de résistance et de liberté»

apostrophe45. En 2015, l'image de Jeanne d'Arc n'est-elle pas présente sur les trois tableaux : militaire, religieux et politique ?
Olivier Bouzy. Je veux rester prudent sur ce sujet-là car, à mon avis, ce n'est pas un tableau d'ensemble. Il y a, certes, le symbole catholique qui peut être réactivé avec, très récemment, les Chrétiens d'Orient. Par ailleurs, les symboles de résistance et d'union nationale peuvent, là aussi, être réactivés pour faire front à un ennemi extérieur, voire intérieur. Mais c'est surtout l'aspect symbole à prendre qu'il faut garder à l'esprit. En réalité, chacun la tire un peu vers soi et y appliquent des choses en fonction du contexte et du moment.

«Aujourd'hui, Jeanne d'Arc est une auberge espagnole et on en fait ce que l'on veut»

 apostrophe45. En utilisant deux temps de la conjugaison, est-ce que Jeanne d'Arc était et est moderne ?
Olivier Bouzy. Est-ce qu'elle était moderne ? Je crois qu'elle était dans son temps et a suivi des modèles de son temps. Ce devait être une personnalité très forte. C'était à coup sûr un leader charismatique et elle en a mis plein la vue à tout le monde. C'est pour cette raison qu'on en a fait un mythe. Maintenant, elle n'a pas inventé le féminisme. Elle avait certainement autre chose en tête même si, encore une fois, cela a été réutilisé. Aujourd'hui, Jeanne d'Arc est une auberge espagnole et on en fait ce que l'on veut. Elle apparaît libre donc on peut tordre son image dans tous les sens. Et elle peut incarner une certaine forme de modernité. Elle est une figure polymorphe, à la fois de combat, de résistance et de liberté. 

Propos recueillis par Richard Zampa