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Le 17 Novembre 2018, 01h14

De nombreux maires de petites et moyennes communes, élus en 2014, n'ont pas fini leur mandat pour des raisons diverses. Décryptage.

Il faut se rendre à l’évidence, sauf pour quelques passionnés qui se dévouent à la chose publique, la fonction municipale, lorsqu’elle est exercée dans la strate des petites communes, ne fait plus vraiment recette.

ÉCHARPE EN BERNE - Qui peut les blâmer ? Confrontés à des complexités inextricables, exposés aux reproches parfois virulents des administrés, mal rémunérés, les maires des petites communes sont nombreux à regretter leur engagement. Certains n’hésitent plus à rendre leur écharpe avant la fin de leur mandat. Beaucoup hésiteraient à se représenter devant leurs électeurs en 2020. Le malaise n’est pas nouveau, mais il prend de l’épaisseur dans un contexte de divorce consommé entre le pouvoir central et les élus des territoires qui s’estiment méprisés.

Les maires des petites communes ont le blues. Confrontés à la complexité et à la rigueur de la réglementation, effrayés par la pénalisation de la vie publique, parfois désarmés face à l’aigreur de leurs concitoyens, ils sont de plus en plus nombreux à jeter l’éponge avant la fin de leur bail municipal. 

« Le phénomène est bien installé mais il ne date pas de la dernière pluie », nous indique la préfecture. Ce qui est plus neuf, « c’est que l’avancée dans l’âge n’explique pas tout. La lassitude d’élus plus jeunes et plus récemment entrés dans la vie publique est observée. » Le constat effectué au plan national ne laisse pas de place au doute : 1 024 maires ont rendu leur écharpe depuis les élections de 2014. Un chiffre qui a quasiment doublé si on le compare avec celui relevé à la même période de la précédente mandature. Et la région Centre-Val de Loire ne fait pas exception !

Dans le Loiret, une dizaine de communes ont été confrontées depuis 2014 à des dépars anticipés

Ainsi en Eure-et-Loir, 25 communes ont déjà changé de premier magistrat sur le mandat en cours. Si 4 de ces changements s’expliquent par des décès et 4 autres par l’application de la loi sur le cumul, 17 sont liés à des raisons de santé ou à des motivations plus « personnelles ». Lors de la mandature précédente, 33 municipalités euréliennes avaient dû trouver un nouvel édile avant terme, consécutivement à des démissions et à quelques décès. Dans le Loiret, une dizaine de communes ont été confrontées depuis 2014 à des départs anticipés, dont 2 seulement (Jean-Pierre Door réélu député pour Montargis et Marc Gaudet élu président du Département pour Ascoux) pour que leurs maires se conforment à la loi sur le non cumul. 

Dans l’Indre, 11 maires ont lâché prise depuis le début de l’actuel mandat, soit un peu moins que dans le Cher voisin où l’on a recensé 14 départs anticipés, dont 2 pour décès. Selon la préfecture du Cher, c’est dans la tranche des communes de 200 à 499 habitants que se concentre le plus grand nombre des démissions (64 %), suivie des communes de plus de 1 000 habitants (14 %) : « C’est assez logique,nous indique la préfecture, c’est dans ce segment que surgissent beaucoup de difficultés. Les élus doivent assumer de multiples tâches avec des de plus en plus limités. » « Une génération moins rompue à la vie municipale a pris les manettes en 2014. Et le désenchantement a souvent pris le dessus sur l’enthousiasme initial. C’est une évolution qui s’aggrave à chaque nouvelle élection », note Vanik Berberian, maire de Gargilesse-Dampierre (36) et président de l’Association des Maires Ruraux de France (AMRF). Bardés de bonnes intentions mais guère préparés à la charge – et parfois désignés à la faveur de concours de circonstances –, ces débutants ont découvert que l’écharpe municipale avait un revers moins reluisant. 

Combien gagnent-ils ?

La question de la rémunération des élus est un sujet qui nourrit tous les fantasmes et toutes les approximations. Une chose semble toutefois attestée à l’analyse de la grille fixée par le code général des collectivités territoriales, ce n’est sûrement pas l’appât du gain qui guide les vocations des élus locaux, en particulier ceux des plus petites communes. L’indemnité des maires s’échelonne de 658 € bru pour les communes de moins de 500 habitants à 5 612 € brut pour les maires des très grandes villes françaises comme Lyon, Marseille ou Paris. 

La France ne comptant que 910 communes de plus de 10 000 habitants, seuls les maires de ces dernières dépassent le seuil indemnitaire des 2 128 € bruts mensuels. Pour les communes de la strate 500 à 999 habitants – sans doute celle où se concentrent beaucoup des difficultés évoquées dans notre enquête –, le montant de l’indemnité s’établit à 1 199,89 € bruts mensuel. Pas de quoi pavoiser.
Le montant attribué aux adjoints n’est guère plus attractif : 255,46 € pour les communes de moins de 500 habitants, 319,33 € pour les adjoints de la strate comprise entre 500 et 999 habitants. Les conseillers municipaux sont soumis au régime sec. Seuls ceux qui ont été élus dans les villes de plus de 100 000 habitants perçoivent un peu de la manne publique, soit 232,24 €. 

Nos concitoyens apprécient le dévouement de leur maire mais n’hésitent pas à l’interpeller, et parfois avec beaucoup d’acrimonie

Comme le souligne le maire de Gargilesse-Dampierre, « beaucoup d’entre eux sont arrivés aux responsabilités avec de belles idées. Ils entretenaient des grands projets, mais ils doivent rapidement se rendre à l’évidence. Ils vont devoir d’abord s’occuper des disputes de voisinage avant de s’attaquer à des programmes d’équipements qu’ils auront, de toutes façons, beaucoup de mal à financer. Et c’est cet écart avec la réalité qui provoque de la frustration ». D’autant que comme beaucoup d’institutions, la fonction municipale souffre d’une certaine dégradation du rapport à l’autorité publique. Le maire est certes la personnalité politique préférée des Français, mais c’est aussi l’échelon « qui est le plus à portée d’engueulade », comme aime à le rappeler Maurice Leroy, le député de Loir-et-Cher, ex-ministre de la Ville et ancien maire du village percheron du Poislay (189 habitants au dernier recensement). Nos concitoyens apprécient le dévouement de leur maire mais n’hésitent pas à l’interpeller, et parfois avec beaucoup d’acrimonie, lorsque les affaires de la commune ne sont pas diligentées à leur goût.

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Faute de candidats, le maire de Bondaroy, Guy Grivot, 83 ans, s'était représenté en 2014 et avait été réélu. Fatigué, il a finalement démissionné en janvier dernier. (Photos. apostrophe45)

De plus en plus fréquemment, les remises en cause s’effectuent au sein même des équipes municipales, au cœur des majorités dont une partie est devenue frondeuse. Elles provoquent des crises violentes qui conduisent dans quelques cas à l’éviction du premier magistrat, comme on a pu l’observer à Monts (37). Élue avec plus de 60 % des voix en 2014, Valérie Guillermic, le maire divers gauche de cette commune de la banlieue  tourangelle, a été renversée par son propre camp puis battue par son ancien premier adjoint, à l’occasion de l’élection partielle de juin dernier. En Touraine, c’est même une véritable épidémie de crises municipales qui a sévi ces derniers mois à la Membrolle-sur-Choisille (lire, à ce sujet, page xx), à l’Île-Bouchard… Ces épisodes ont parfois donné lieu à des altercations physiques comme à Chanceaux-sur-Choisille où le maire et son premier adjoint se sont physiquement écharpés : « Une fois en place, certains maires s’installent en terrain conquis et adoptent des postures très autoritaires. L’amateurisme et la peur de mal faire sont souvent à l’origine de ces épisodes électriques », juge cet ancien adjoint au maire désabusé. 

« Beaucoup de maires, sans doute plus que d'habitude, ne se représenteront pas en 2020 »

Il faut se rendre à l’évidence, sauf pour quelques passionnés qui se dévouent à la chose publique, la fonction municipale, lorsqu’elle est exercée dans la strate des petites communes, ne fait plus vraiment recette : « Beaucoup de maires, sans doute plus que d’habitude, ne se représenteront pas en 2020 ! », lâche ainsi Vanik Berberian. Ce sentiment est corroboré par une consultation menée en début d’année par un groupe de travail sénatorial. Au total, 9 800 élus communaux, dont 4 200 maires, ont été sondés. Les résultats sont édifiants : 45,04 % des répondants envisagent de quitter l’action publique à l’issue du mandat. Parmi les raisons les plus fréquemment évoquées figurent le temps accordé à la politique au détriment de la vie privée (27,10 %). Le degré d’exigence des citoyens (13,38 %), la conciliation du mandat avec la vie professionnelle (13,64 %), le risque juridique et pénal (12,65 %) et le poids des responsabilités (12,29 %) constituent les autres motifs de démobilisation.

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Impuissant pour empêcher l’installation répétée de gens du voyage sur sa commune, le maire de Donnery, Daniel Chaufton a présenté sa démission au préfet cet été. Celui-ci a refusé de le laisser partir. (Photo. apostrophe45)
 

« Je vous confirme mon inquiétude pour le prochain mandat », nous indique Cédric de Oliveira, élu maire de Fondettes à vingt-sept ans et président de l’Association des maires d’Indre-et-Loire trois ans plus tard : « Beaucoup d’élus de territoires ruraux me confient en effet qu’ils envisagent de jeter l’éponge en 2020. Nous allons être confrontés à un problème de renouvellement des équipes. »Selon le benjamin des maires d’Indre-et-Loire, « la faute en revient largement aux politiques gouvernementales qui se sont évertuées, ces dernières années, à réduire les moyens des municipalités en baissant régulièrement la dotation globale de fonctionnement (DGF). Pour le cas de Fondettes (11 000 habitants), cela a correspondu à une diminution de 1,4 M€ en quatre ans pour un budget d’une vingtaine de millions d’euros »

L’engagement personnel est souvent très intense et s’accommode mal avec les remises en cause

C’est une donnée que répètent à l’envi les représentants des élus, nos collectivités, et notamment les plus fragiles d’entre elles, seraient « à l’os » ! Et cette situation suscite beaucoup de désarroi. Les maires, particulièrement ceux des territoires ruraux, doivent assumer auprès de leurs concitoyens la dégradation des services publics de proximité. « La simple réduction de l’amplitude horaire des mairies est un crève cœur », souligne le maire de Fondettes. À la pusillanimité de l’État s’ajoute la modicité des indemnités accordées aux élus des petites communes (voir encadré). La logique qui les anime « est celle d’un sacerdoce laïque. Ils ne s’impliquent pas dans ce job pour arrondir leurs fins de mois. Ils se mettent avant tout au service de l’intérêt général et de leurs voisins »

L’engagement personnel est souvent très intense et s’accommode mal avec les remises en cause, surtout si elles sont formulées avec un peu trop de vivacité. Malheureusement, la modicité de la rémunération des maires constitue un bien mauvais argument pour les citoyens de base. Pour ces derniers, l’engagement municipal est « par essence désintéressé », explique Rémy Le Saout, maître de conférences en sociologie à l’université de Nantes. Et toute revendication à cet égard est vécue comme une forme de trahison.
De nombreux élus auraient aussi très mal vécu la réorganisation de la carte territoriale, certaines petites communes se sentant noyées dans des intercommunalités renforcées. « On a imposé les choses d’en haut. Cette réforme s’est parfois traduite par une politisation des intercommunalités, ce qui ne correspond pas du tout aux attentes des élus de terrain qui sont avant tout des gens de bon sens,soutient Cédric de Oliveira. 

« Je suis atterré d’entendre des députés LREM demander le regroupement de communes car des maires démissionneraient en masse », indiquait ainsi début août le député et ancien maire d’Alfortville (94) Luc Carvounas dans un tweet exaspéré : « Ils le font car Macron leur enlève des moyens. LREM a décidé de changer la carte de France sur son seul caprice. »

Le regard des Français sur leur maire se dégrade

Traditionnellement, l’échelon municipal se tenait à l’écart de l’opprobre qui frappe la classe politique. Aimés, voire plébiscités par leurs concitoyens, les maires des communes, petites ou grandes, bénéficiaient d’une cote de confiance que leurs enviaient les députés, voire les conseillers régionaux et départementaux.
Cette impunité n’est aujourd’hui plus de mise. Selon un sondage Ifop publié en novembre 2017 à l’occasion du 100eCongrès des maires, il apparaît que les Français ne sont plus aussi indulgents envers leur maire : à l’issue du mandat 2001-2008, 72 % des électeurs en moyenne se disaient satisfaits de son action. Ils n’étaient plus que 63 % à la fin du mandat suivant (2008-2014). À mi-chemin du mandat 2014-2020, la jauge est à 61 %. Indice majeur de cette dégradation, la part des administrés « plutôt mécontents »a quasiment doublé – de 16 à 30 % –, alors que seule la moitié du mandat s’est écoulée. 
Selon les rédacteurs de cette étude, l’impatience croissante des Français vis-à-vis de la classe politique nationale déteint désormais sur le local. Par ailleurs, comme en témoignent de nombreux élus, le degré d’exigence relative à la qualité des services publics locaux a monté d’un cran. 
Les temps de réalisation des équipements locaux qui, souvent, ne se concrétisent qu’en fin de mandat, constituent probablement l’une des explications de ce trou d’air dans l’opinion. Ce sont les habitants des villes de plus de 100 000 habitants (47 %), mais aussi des communes rurales (46 %), et des villes de banlieue à niveau modeste (50 %) qui ont le plus à redire sur l’action de leur maire.

« Au final, il faut redonner de la capacité d’agir aux maires des petites communes en desserrant la contrainte financière, mais aussi en allégeant la pression réglementaire et normative qui pèse sur leurs épaules de façon insupportable », soutient Vanik Berberian. Sinon frustrés, privés de ressources ou sommés de sacrifier leur identité et leur autonomie, les maires vont perdre définitivement la foi. Verra-t-on une forme de vacance municipale s’ajouter à d’autres formes de déshérence ? Déjà privés de médecins, les habitants des territoires vont ils peiner à se doter d’élus motivés et impliqués ?

« Une grande majorité de maires continuent à agir au quotidien avec dévouement. Le registre, c’est en effet celui de la vocation »

« Il ne faut pas non plus exagérer le phénomène,tempère Cédric de Oliveira. La réalité est plus nuancée. Une grande majorité de maires continuent à agir au quotidien avec dévouement. Le registre, c’est en effet celui de la vocation. Et je suis la preuve qu’elle continue à susciter de beaux parcours municipaux. »
Mais encore faut-il que les élus se préparent techniquement et psychologiquement aux missions qui leur incomberont. La plupart des représentants des maisons des maires estiment ainsi que les futurs premiers magistrats « s’engagent encore trop souvent la fleur au fusil. »
Le métier de maire « est celui d’un manager territorial dont il faut comprendre tous les leviers et les ressorts. Il passe avant toute chose par la conception d’un véritable projet et d’un contrat de mandature avec ses électeurs et ses concitoyens ». Par ailleurs, on ne recommandera jamais suffisamment aux maires et aux élus de s’accorder du temps pour se former – des droits et des financements leur sont attribués en la matière – aux arcanes d’une gestion municipale marquée par la complexité et la technicité.

 

                                                                    Jean-Christophe Savattier, La Lettre Valloire