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Le 17 Août 2017, 23h05

La loge de l’Indépendance à Orléans, émanation de la Grande Loge de France, a ouvert ses portes à apostrophe45. Décodage.

« À la Grande Loge de France, notre démarche invite les « apprentis », « les compagnons », « les frères» à travailler d'abord sur l'individu ; autrement dit, sur eux-mêmes. Socrate disait : “ Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers ”. Notre démarche repose donc sur une réflexion plus intérieure, plus philosophique », explique Jean Beauchard.

SOUS LE TABLIER - La franc-maçonnerie, société initiatique perçue comme secrète, suscite à la fois fantasmes et curiosité pour «les profanes», méfiance et hostilité aux yeux de ses détracteurs. En entrouvrant la porte de la loge de « l’Indépendance » à Orléans, installée le 5 juillet 1908 et intégrée à la Grande Loge de France, la rédaction d’apostrophe45 a choisi, non pas de révéler, mais plutôt de décoder l’esprit maçonnique qui habite cette loge, sa philosophie, ainsi que ses rites, son mode de recrutement et même son influence locale.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à Orléans, la franc-maçonnerie est bien vivante avec sept loges affiliées à celle du Grand Orient de France - dont la plus célèbre localement est celle d’Étienne Dolet - et cinq autres émanantes de la Grande Loge de France à laquelle appartenait notamment Pierre Ségelle, ancien maire d'Orléans (1954-59), ancien ministre de la Santé mais aussi du Travail et de la sécurité sociale. Ces deux loges sont plus que centenaires.

La loge de « l’Indépendance », dont la moyenne d’âge est de 42 ans, compte actuellement « une quarantaine de membres » à Orléans contre « plus de 75 frères en 1990 ». À cette date, fut d’ailleurs fondée une deuxième loge orléanaise au sein de la Grande Loge de France, « Les Maîtres Écossais ». Puis, un troisième « atelier » en 1997, répondant au nom de « Déméter ». Très actives, ces trois loges « opèrent en totale osmose avec des (inter)visites régulières », souligne l'une des sommités maçonniques, l'Orléanais Jean Beauchard, ex-Vénérable Maître de l'«Indépendance».

Socrate disait : “ Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers ”

Mais quel est précisément ce courant maçonnique ? Quel est son credo ? Au sein de « l’Indépendance», à Orléans, les frères ne s’inscrivent pas dans les réseaux d’affaires. « À la Grande Loge de France, notre démarche invite les « apprentis », « les compagnons », « les frères » à travailler d'abord sur l'individu ; autrement dit, sur eux-mêmes. Socrate disait : “ Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers ”. Notre démarche repose donc sur une réflexion plus intérieure, plus philosophique », explique Jean Beauchard.

« La Grande Loge de France, qui pratique le seul Rite Écossais Ancien et Accepté, est fondamentalement une obédience initiatique. En cela, elle invite à une prise de conscience personnelle et à une recherche du perfectionnement de soi en vue de pouvoir travailler au perfectionnement de l’humanité », écrivait en 2008, à l’occasion du centenaire de la Loge de «l’Indépendance» à Orléans, Alain Graesel, Grand Maître de la Grande Loge de France. Il faut savoir que les valeurs maçonniques, qui reposent sur les fondements du rite, se résument par « le respect de la diversité des intelligences et des cultures, l’amélioration intellectuelle, morale et spirituelle de chacun, et la contribution nécessaire à l’amélioration de l’humanité »

Loge, Ateliers, Tenues, Temple...

Mais comment tout cela se traduit-il dans les faits ? Sans révéler des mystères maçonniques, la loge se réunit à Orléans deux fois par mois à travers des « ateliers »  - c’est ainsi qu’ils appellent leurs réunions, NDLR - « entre deux et trois heures maximum chacune (…) avant les agapes ». Il faut bien savoir que le terme de loge (liée à la notion du verbe créateur Logos) désigne à la fois un lieu et l’assemblée des membres réunis dans une recherche et dans la pratique d’un idéal commun. « Le lieu de la réunion, lui, importe peu, en réalité. Les loges orléanaises de la Grande Loge de France tiennent le plus souvent leurs travaux dans un bâtiment d’aspect quelconque, un ancien « Familistère » réaménagé en fonction des besoins. Ceci dit, elles peuvent tout autant se réunir au domicile d’untel ou d’untel », précise Jean Beauchard. « Il n’y a pas une volonté de cacher le Temple mais il n’y a pas non plus une volonté d’en faire la publicité », tempère le « Vénérable Maître » de «l'Indépendance», Ghislain Lurkin.

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La loge, elle, existe en tant que telle à partir du moment où les participants ont ouvert, « selon les rites », les travaux de leur assemblée. Le lieu est alors à part du monde et du temps. Il est sacré et devient un endroit protégé des passions extérieures. Le programme des travaux est en principe fixé annuellement et chacune des réunions débute par une ouverture de séance. Le travail de chaque « Tenue » (assemblée, NDLR) est toujours organisé sur le même schéma : une présentation en quelques minutes de réflexions sur une notion symbolique ; et une ou deux « planches » sur lesquelles chacun peut ensuite s’exprimer.

La loge est, en effet, constituée de personnes engagées par « la méthode initiatique » dans une dialectique non pas de débat mais d’exposé et de partage, toujours dans le cadre du rituel capable de conduire chacun, selon sa propre sensibilité, à la découverte de sa vie intérieure, tout en lui conférant une forme de connaissance traditionnelle et une ouverture sur le monde. « En fonction des questions, chacun se fait son idée. La loge ne va pas définir et arrêter ce que doit être la ligne de problème. Mais chacun est juge par rapport à lui-même de ce qu’il peut penser et véhiculer. L’objectif est de porter au dehors l’œuvre commencée dans le temple, résume Jean Beauchard. Les rituels ne font que baliser notre réflexion et n’imposent rien. » 

La force des symboles

Dès lors, pourquoi le fondement de la démarche initiatique repose-il nécessairement sur la pensée symbolique ? « Le monde du symbole nous amène à penser autrement, à faire les choses différemment des schémas de nos habitudes familiales, sociales, professionnelles. Ça ouvre l’esprit », poursuit ce dernier. En loge, les « frères » travaillent donc d’abord sur eux et « pour la société » : tailler sa pierre « avec ses propres outils », afin de pouvoir l’insérer ensuite harmonieusement dans l’édifice commun. « Notre loge travaille sur les symboles issus des métiers coopératifs et des compagnonnages », précise un autre frère, Jean-Paul Morat. Rappelons que les maçons travaillaient avec des outils spécifiques : le marteau, le ciseau, l'équerre, le maillet, etc.

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Aussi, le travail des apprentis porte précisément sur une réflexion à partir de ces outils. « La démarche de la pensée symbolique est une pensée qui ne nous donne pas des solutions mais pose d’abord des questions sur nous-même. » Et c’est bien là que réside la notion de Temple maçonnique à la construction duquel l’ouvrier travaille constamment : « Le Temple est à la fois le Soi personnel et la société humaine. »

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Il faut donc distinguer le Temple, toujours en cours de réalisation, et la Loge, lieu du rassemblement dans lequel le maçon trouve les outils nécessaires à l'édification. « Rien n’est imposé dans la franc-maçonnerie, rien n’est dogmatique, insiste Jean Beauchard. Nous n’avons pas de jugement de valeur et surtout nous ne donnons pas de leçons. La franc-maçonnerie fournit les outils nécessaires pour apprendre par soi-même. Le rituel utilise donc le langage symbolique et le Rite Écossais Ancien et Accepté est particulièrement adapté à la découverte de soi. » On l’aura compris, la méthode ne s’explique pas, elle se vit et se pratique par le travail interne, qui ne se révèle qu’à la condition d’une assiduité régulière en loge.

Le culte du secret, par nécessité

Au-delà de l’approche spirituelle, véritable marque de fabrique de la Grande Loge de France, les francs-maçons disent ne pas cultiver outre mesure le mystère. Secret qui, au passage, remonte, par obligation, à la Seconde guerre mondiale au cours de laquelle les francs-maçons étaient poursuivis, arrêtés et les loges dissoutes. Les travaux n’ont repris qu’en 1945 avec des frères plus que jamais convaincus de la nécessité absolue du secret. Une discrétion qui, aujourd’hui, continue à nourrir tous les fantasmes. « On est resté fermés. Trop fermés. Nous avons fait notre propre tort, sans compter la littérature qui exploite allègrement le filon », déplore Jean-Paul Morat. Si chacun, en sa conscience et à titre individuel, peut dévoiler son appartenance à la franc-maçonnerie, il est en revanche interdit de donner le nom d’un compagnon, d’un frère, d'une sœur ou d’un maître.

« On souhaite, malgré tout, que certaines pratiques restent secrètes car on veut que les impétrants (ou apprentis, NDLR) continuent de découvrir ce que l’on fait, concède Jean Beauchard. Il n’y a, de toute façon, pas de secret qui mette en jeu la marche du monde. Mais on cultive une certaine discrétion sur le processus d’initiation qui fait justement le secret de la franc-maçonnerie. Et tant que vous ne l’avez pas vécu, vous ne pouvez pas comprendre. Cela dit, en sortant de l’initiation, je peux vous dire que vous êtes secoué », renchérit Jean-Paul Morat.

Qui peut y entrer ?

Le recrutement peut se faire sur cooptation par un « parrain » mais également sur simple demande auprès de la Grande Loge de France à Paris. « L’enquête réside en un entretien, précise-t-on. Il faut que le casier judiciaire soit vierge. » Et ne vous méprenez pas, « ici, ce n’est pas une loge d’influence. On n'y vient pas pour faire du commerce. » Toutes les catégories sociales y sont acceptées. « La diversité est toujours mieux pour le fonctionnement. » 

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Les cérémonies d’initiation ont pour vocation de bousculer les repères de l’apprenti, « afin de l’amener à se poser toutes sortes de questions et de réflexions (…) On essaie de déceler chez lui des qualités profondes sur l’humanisme, la société et surtout sa possibilité d’évoluer. » Quand à l’entraide entre frères, elle ne fait pas mystère. Elle fait même partie des fondements de la maçonnerie. 

« Influents ? On l’est certainement »

On l'aura compris, cette société initiatique ne s’inscrit pas dans le sillage des loges que l’on qualifierait plus volontiers d’affairistes mais plutôt comme un réseau de réflexion, voire une assemblée philosophique et fraternelle. « Influents ? On l’est certainement. Chacun dans sa sphère, dans son environnement, peut avoir un comportement, une réflexion qui apportent quelque chose. Et chacun peut avoir des comportements inspirés par son action maçonnique. Toutefois, ce n’est pas le but d’être influent », conclut le « Vénérable Maître » orléanais de « l’Indépendance ». Au final, cette loge constitue davantage un réseau ménageant des leviers relationnels qui dispensent vertu, progrès et quête de soi. 

Richard Zampa