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Le 20 Septembre 2018, 03h12

La présence remarquée de la mère de Mathilde, la jeune fille qui incarne Jeanne d’Arc, à une conférence contre le féminisme interroge.

« L’excellence morale et le fait de porter des valeurs catholiques pour Jeanne d’Arc, cela ne ramène pas à une couleur de peau », Bénédicte Baranger, la présidente du Comité Jeanne d’Arc.

CONTROVERSE - La mère de Mathilde Edey Gamassou, la jeune fille métisse qui incarnera Jeanne d’Arc pour les fêtes à venir, était au premier rang de l’auditorium de la médiathèque, mardi soir. Comme 170 autres personnes, elle est donc venue écouter la conférence donnée par Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef du site classé à l’extrême-droite, Boulevard Voltaire, fondé par Robert Ménard, un site qui fait partie de ce que l’on nomme communément, et faute de mieux sans doute, la fachosphère. La journaliste est également l’auteure d’un livre intitulé « Adieu Simone », dont elle était venue faire la promotion ce soir-là, et qui est une critique mordante et sans compromis de ce qu’elle nomme « le féminisme qui dénature la femme ». À savoir, la GPA, la pilule, l’avortement, etc. 

Gabrielle Cluzel a d’ailleurs salué publiquement, micro en main, la présence de la mère de Mathilde dans l’auditorium

Difficile de comprendre, à première vue, la présence de la mère de Mathilde dans ce cénacle alors que sa fille a été, il y a quelques semaines de cela, la cible d’insultes racistes sur Twitter de la part de personnes qui se revendiquent précisément d’un courant identitaire que l’on retrouve, dans des proportions qu’il est bien mal aisé de définir, dans cette mouvance hétéroclite plus ou moins liée à l’extrême-droite française. Avant de commencer son propos, Gabrielle Cluzel a d’ailleurs salué publiquement, micro en main, la présence de la mère de Mathilde dans l’auditorium, laquelle était allée faire dédicacer le livre en question quelques minutes tôt et avait, à cette occasion, évoquer devant l’auteure sa filiation avec Mathilde. Loin de se glisser anonymement parmi le public, la mère de Mathilde a donc affirmé publiquement, sinon un positionnement politique, et c’est là où il est bien difficile de s’y retrouver, du moins la défense de valeurs chrétiennes intangibles et quasi séculaires que les féministes auraient tragiquement foulées au pied. 

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Le livre de Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef du site classé à l’extrême-droite, Boulevard Voltaire. (Photos. apostrophe45)

Or, sur la base de ces valeurs-là, de cette appréciation-là de la culture française et surtout de l’interprétation de son héritage, la couleur de la Jeanne d’Arc n’a aucune importance. Le souverainiste Philippe de Villiers a ainsi invité Mathilde au Puy-du-Fou, affirmant que « la France n’est pas une race, c’est une civilisation ». Marine Le Pen a également réagi aux insultes subies par Mathilde en déclarant sur BFM TV que ces tweets étaient « honteux ». « Il faut que tout le monde comprenne que ces fêtes qui se déroulent chaque année sont là pour exprimer les valeurs que défendait Jeanne d'Arc. Ce n'est pas un "biopic" de Jeanne d'Arc, ce n'est pas un film (sur) Jeanne d'Arc, ce sont des valeurs d'engagement, ce sont des valeurs de foi. Et cette jeune fille, en l'occurrence, répond à tous les critères et ceci n'a évidemment strictement rien à voir avec la couleur de la peau », a ainsi déclaré Marine Le Pen, chef de file de l’extrême-droite française. Et, inévitablement, c’est bien le buste de Jeanne d’Arc qui encadrait le pupitre de la conférencière de la soirée, une soirée organisée par l’association locale « France souveraineté ». 

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Une soixantaine de manifestants se sont retrouvés devant la médiathèque pour dire leur opposition à la tenue de cette conférence. 

« L’excellence morale et le fait de porter des valeurs catholiques pour Jeanne d’Arc, cela ne ramène pas à une couleur de peau. La jeune fille qui est là n’est pas une actrice. Une actrice, il faudrait qu’elle ressemble à Jeanne d’Arc pour que les gens puissent l’identifier quand ils voient le film, mais nous, ce n’est pas ça. Les fêtes rassemblent tout le monde et c’est ce qui est intéressant », souligne, à nouveau, Bénédicte Baranger, la présidente du Comité Jeanne d’Arc.  

« Les insultes adressées à Mathilde ne provenaient pas du tout des catholiques traditionalistes ni même des intégristes d’ailleurs »

« Les insultes adressées à Mathilde ne provenaient pas du tout des catholiques traditionalistes ni même des intégristes d’ailleurs, mais d’une extrême-droite païenne, anti-religieuse pour laquelle seule la couleur de peau de cette Jeanne compte », analyse Bruno Besson, journaliste à Orléans pour La Nouvelle République du Centre Ouest. Et, il ne fait guère de doute, néanmoins, que des tenants de cette extrême-droite-là étaient présents, eux aussi, mardi soir, au sein de ce même auditorium de la médiathèque d’Orléans. Tout comme des catholiques traditionalistes ou intégristes, dont un grand nombre se retrouvent également dans un positionnement politique favorable au FN qui reste, malgré leurs divergences, le ciment d’unité politique de cette mouvance très disparate où catholiques fervents côtoient « identitaires » laïcs. Une mouvance qui se retrouve souvent côte à côte dans la rue pour dénoncer, selon des motifs parfois très différents, le mariage pour tous, l’IVG, la pilule, etc.   

« Moi, Jean Zay, ce n’est pas mon truc, moi, je préfère Jeanne d’Arc »

« Moi, Jean Zay, ce n’est pas mon truc, moi, je préfère Jeanne d’Arc » a jeté agressivement au visage d’Hélène Mouchard-Zay l’un des organisateurs de la soirée alors que la fille de Jean Zay était venue manifester devant les portes de l’auditorium contre la tenue de ce colloque, à l’instar d’une soixantaine de personnes, dont de nombreux membres du Collectif orléanais des droits des femmes. Quelques bousculades et empoignades ont d'ailleurs eu lieu avant que des policiers ne viennent en renfort ramener la tranquillité. 

Dans ce contexte brouillé, face à cette difficulté de faire la différence entre ce qui relève de croyances religieuses personnelles et ce qui appartient à un sectarisme identitaire qui s’affiche publiquement, était-il judicieux pour la mère de Mathilde de témoigner d’une présence qui pouvait, a minima, poser question ? Ne devait-elle pas, le temps au moins de cette parenthèse où sa fille incarne Jeanne d’Arc, à Orléans, considérer que ses convictions religieuses qui fondent une conception de la société et de la place que chacun doit y tenir, devaient rester dans la sphère privée ? À l’évidence, celle-ci n’a pas considéré que sa présence ce soir-là était de nature à susciter la controverse. La présence d’une soixantaine de manifestants et la forte polémique suscitée par cette conférence prouvent que le combat des idées qui se déroulait ce soir-là n'avait rien de rassembleur. 

A. G.