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Le 22 Octobre 2018, 05h17

Alors que les députés se penchent sur le projet de loi « agriculture et alimentation », Jean-Paul Briand en rappelle quelques enjeux.

« L'inscription du repas gastronomique au patrimoine de l’Humanité a été progressivement détournée de sa raison d’être par l’industrie agro-alimentaire à des fins d'exploitation commerciale », Jean-Paul Briand. 

MAL BOUFFE - 2.500 amendements déposés, des députés plus que jamais mobilisés pour apporter leur pierre à l’édifice ou pour le fragiliser, au choix, et  des débats concentrés du 22 au 25 mai : le chantier ouvert par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, sur le thème « agriculture et alimentation », va susciter bien des commentaires et analyses dans les jours à venir. L’objectif déclaré du projet de loi est triple : alimenter plus sainement les Français, améliorer la rémunération des agriculteurs et mettre un terme à la guerre des prix. Et, parmi les domaines abordés dans le texte, il est un volet qui concentre beaucoup de crispations : le bien-être animal. Avant même tout débat au sein de l’hémicycle, des voix célèbres s'élèvent pour dénoncer les mauvais traitements infligés aux animaux dans certains abattoirs et élevages français. Après Brigitte Bardot, Sophie Marceau est montée au créneau ces jours derniers, en écho aux dénonciations de l'association L214, pour demander au gouvernement et aux députés d’agir, à travers, notamment, l'appel au respect de son programme par Emmanuel Macron.

Et les associations et militants écologistes, tout comme les défenseurs de la cause animale, risquent fort d’être déçus par le contenu de cette loi. Le secrétaire national d'Europe Ecologie Les Verts, David Cormand, a estimé ainsi, dans une tribune publiée par le JDD, dimanche 20 mai, que le gouvernement « persiste à soutenir une agriculture archaïque dépendante de la chimie, du pétrole et de l'exploitation animale.» 

Dans la tribune publiée ci-dessous, l’ancien médecin Jean-Paul Briand(*), aujourd’hui citoyen engagé dans la vie orléanaise, évoque l’art du repas « à la française » et s’inquiète que ce modèle, intégré au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’UNESCO, soit menacé par le modèle américain qui se situe aux antipodes de ses valeurs nutritives, gustatives, et même sociales.

« Le 16 novembre 2010, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a intégré « le repas gastronomique des Français » au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. Dans le dossier présenté à l’UNESCO, ce repas gastronomique est défini comme « un repas festif dont les convives pratiquent, pour cette occasion, l’art du bien-manger et du bien-boire ». L’accent est mis sur le fait d’être bien ensemble, sur le plaisir du goût, sur l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature. Ce repas comporterait un apéritif, une entrée, un mets de poisson et/ou de viande accompagné de légumes, puis fromage, dessert et digestifs. Les produits doivent être de qualité, les recettes choisies avec soin, en accord avec les vins. Les boissons et les mets dégustés avec une gestuelle spécifique et présentés sur une table décorée.

« Le modèle alimentaire français »

L'inscription du repas gastronomique au patrimoine de l’Humanité a été progressivement détournée de sa raison d’être par l’industrie agro-alimentaire à des fins d'exploitation commerciale. Par ailleurs, son descriptif gourmand est bien différent des comportements alimentaires habituels actuels et de ce que l’on nomme communément « le modèle alimentaire français ». En effet, si le modèle alimentaire français reste encore une véritable institution, force est de constater qu’il perd du terrain en rapport avec les contraintes liées au monde du travail, à la crise du modèle familial traditionnel et à la simplification des repas. Ce modèle, opposé au modèle en cours aux États-Unis, est classiquement composé de repas structurés, pris à des heures régulières et comportant plusieurs plats. Malheureusement, sous la pression des industriels de l’alimentation et la mondialisation des pratiques, le modèle américain progresse. Ce phénomène, désormais mondial, accompagné de la diminution constante de l’activité physique, créée une véritable épidémie d’obésité. En France, les études de consommations alimentaires constatent des prises alimentaires irrégulières et déséquilibrées, une diminution de la consommation des fruits et des légumes, des apports en sucre, en graisses et en calories qui augmentent. Une journée européenne de lutte contre l'obésité a été décidée. Cette année, elle a eu lieu le 18 mai dernier puisqu’elle est célébrée, tous les ans depuis 2010, le 3ème vendredi du mois de mai.

« On ne mange pas uniquement pour se nourrir »

La convivialité, le plaisir, la diversité alimentaire font aussi partie de cet acte fonctionnel qui est de s’alimenter. Les progrès technologiques de l’industrie alimentaire permettent d’avoir sur le marché des produits prêts à consommer peu chers. Ils sont non seulement attractifs par leur faible coût, mais aussi grâce à un marketing offensif et des présentations séduisantes et commodes. Le plaisir alimentaire « low cost » est accessible à toutes les bourses et plus particulièrement chez les jeunes adultes qui n’ont plus le temps et ont souvent perdu la pratique de cuisiner des produits naturels non préalablement transformés. Par ailleurs, les aliments industriels promettent de réelles satisfactions gustatives en rapport avec l’adjonction de sucres, de graisses, de sel et de nombreux additifs de sapidité.

« Se nourrir est un acte politique »

Même si notre agriculture et l’industrie agro-alimentaire française sont des acteurs essentiels dans notre économie, l’Etat se doit d’exercer des arbitrages afin de préserver le producteur, le consommateur et notre environnement d’éventuelles méthodes nocives. Choisir entre santé publique et marketing alimentaire, entre production agricole intensive et production durable, entre marché local et grande distribution, opposent souvent des intérêts divergents. Pour autant, doit-on, au non de la protection de la nature et de la sécurité sanitaire, imposer des normes brimant tous choix individuels même insolites, les excès alimentaires, les instants festifs débridés, les plaisirs gustatifs déraisonnables ? S’il est important de comprendre les aspirations individuelles, il est nécessaire d’y associer une vision collective de la problématique de l’aliment. Se nourrir est un acte politique qui doit interpeller chaque citoyen et les décideurs. Or, dans la suite des États généraux de l’alimentation (EGA), un projet de « Loi agriculture et alimentation », réunissant dix-huit articles, va être discuté à l’Assemblée nationale. L’alimentation semble donc mobiliser nos députés puisque près de 2.500 amendements ont été déposés. Malheureusement, la durée des discussions sera limitée du 22 au 25 mai par la procédure accélérée encore une fois utilisée par le gouvernement. Cette procédure au pas de charge permettra-t-elle d’obtenir une authentique « alimentation saine et durable », comme promis, dans son projet de loi, par le ministre de l’Agriculture ? On peut malheureusement en douter…»

(*) Jean-Paul Briand est un médecin à la retraite, ancien conseiller municipal d'opposition à Orléans après la défaite de Jean-Pierre Sueur (PS) en 2001, aujourd'hui citoyen engagé et impliqué dans la vie d'Orléans et notamment au sein de CitLab, un collectif de citoyens de la métropole orléanaise.