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Le 17 Décembre 2017, 20h47

Après les offensives des indépendantistes, les unionistes catalans donnent de la voix. Éclairage sur cette crise qui déchire l’Espagne.

Le président de la section Loiret du Mouvement Européen France, François Zaragoza, juriste de formation, ne reconnaît pas, « à titre personnel et en tant que Catalan, ce simulacre de référendum, réalisé dans des conditions incroyables, dignes de Tintin au Congo ».

« PARLEM ? HABLEMOS ? » - L’Espagne se déchire sur la sempiternelle question de l’indépendance de la Catalogne, objet de toutes les attentions, de toutes les inquiétudes aussi, en Europe. Une semaine après un référendum interdit par Madrid et marqué par des violences policières en Catalogne, une nouvelle grande manifestation se déroule ce dimanche 8 octobre à Barcelone contre, cette fois, l'indépendance de cette région grande comme la Belgique. Le chef du gouvernement Mariano Rajoy exige, lui, clairement le retrait de toute menace de sécession. 

Pour apostrophe45, François Zaragoza, fils de réfugiés républicains espagnols et président de la section locale du Mouvement Européen France, décrypte les enjeux de la crise à l’échelle espagnole bien sûr, mais également sur le plan européen. Juriste de formation, il répond sans ambages aux problématiques suivantes : l’Etat espagnol peut-il accepter d’être divisé ? La Catalogne peut-elle juridiquement, politiquement et économiquement obtenir son indépendance ? Et en cas d’indépendance de la Catalogne, l’Union européenne accepterait-elle de la reconnaître comme un État à part entière ? Enfin, l’Europe est-elle sous la menace d’un éclatement régionaliste de ses état membres ? 

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François Zaragoza, ici à droite.

Ce dimanche, ce sont les anti-indépendantistes qui comptent bien faire entendre leur voix dans la rue, appelant à recouvrer une forme de « sagesse » dans une Catalogne destabilisée par les velléités conquérantes des séparatistes de cette puissante région autonome. Samedi, à l'appel de l'initiative citoyenne « Parlem ? Hablemos ? » («On se parle ?», en catalan et en espagnol), des dizaines de milliers de personnes, vêtues de blanc, se sont rassemblées dans plusieurs villes pour réclamer un «dialogue» entre les Catalans et le reste du pays, afin de sortir de la pire crise politique qu'ait connue le pays depuis le retour à la démocratie, en 1977, après la dictature franquiste.

«On ne peut construire l’avenir qu’en connaissant le passé»

 

 

«L’Espagne vit sous le régime de la constitution de 1978, ce qui en fait un état des communautés (au sens ‘‘des régions’’) », précise François Zarragoza, tout juste de retour de ce pays. Son pays. Un passage en force de la proclamation de l’indépendance de la Catalogne n’aurait, d’après lui, aucune valeur juridique. « Il n’y a pas de démocratie sans État de droit. Et l’Espagne est une démocratie qui fonctionne dans le cadre de l’État de droit, ce qui est un principe que nos démocraties occidentales reconnaissent et une des valeurs européennes », poursuit-il. Il serait tout aussi illusoire d’appeler l’Union européenne à la rescousse, afin qu’elle joue un quelconque rôle de médiation dans cette crise « entre l’Espagne et l’Espagnol ». « Cela voudrait d’abord dire que l’on reconnaît en tant qu’entité juridique la Catalogne. Ce qui n’est pas le cas. La médiatisation ne peut alors venir que de l’intérieur », estime François Zaragoza qui ne reconnaît pas non plus, « à titre personnel et en tant que Catalan, ce simulacre de référendum, réalisé dans des conditions incroyables, dignes de Tintin au Congo ».

 

 

S’appuyant toujours sur la constitution de 1978, il explique que « les communautés autonomes (à l’instar de la Catalogne) ne peuvent pas, de leur propre initiative, prendre la décision d’organiser une consultation visant à se constituer en entité indépendante. La constitution l’interdit. À moins de changer la constitition… » Et d’ajouter, pour mémoire : « Le gouvernement régional catalan avait déjà organisé une consultation populaire à titre indicatif, il y a deux ans. Au regard de la très faible participation, le résultat était sans appel : le “non” à l’indépendance de la Catalogne l’avait emporté. Dès lors, quand le résultat n’est pas satisfaisant pour les séparatistes, on refait une autre consultation ! » D’autant que François Zaragoza, «fier de (ses) racines mais triste pour (son) pays», parle d’une « forte minorité d’indépendantistes catalans ». La crise a polarisé les Catalans, la moitié des habitants de cette région n'étant effectivement pas pour l'indépendance, selon les sondages.

Selon l'exécutif catalan, 2,2 millions de personnes ont voté « oui » à l'indépendance (90,18%), avec une participation de 43%. En vertu de ces résultats, invérifiables, en l'absence notamment de commission électorale, ils envisagent de faire sécession.

Le président régional Carles Puigdemont a, quant à lui, annoncé qu'il repoussait son intervention devant le Parlement catalan, prévue ce lundi. Les séparatistes envisageaient d'y prononcer une déclaration d'indépendance unilatérale. Pour la nouvelle séance prévue mardi à 18h00 locales, l'ordre du jour porte simplement sur «situation politique», laissant planer le doute. Mais les parlementaires opposés à l'indépendance ont dit se méfier des véritables intentions de Carles Puigdemont. Le report de l'annonce pourrait servir à «gagner du temps», notait samedi le quotidien catalan La Vanguardia. Car les dirigeants catalans savent qu'une République catalane serait de facto automatiquement exclue de l'Union européenne.

Selon la doctrine Romano Prodi, « quand une partie du territoire - la Catalogne en l’occurence - d’un État - ici l’Espagne - appartenant à l’Union européenne se sépare de cet état, ce territoire s’exclut de lui-même de l’Union européenne, rappelle François Zaragoza. L’Union européenne ne reconnaît comme partenaire institutionnel que les états membres. On peut donc dire qu’on est Catalan, qu’on est beau, élégant, qu’on a comme capitale Barcelone, on s’exclut mécaniquement. »

«On peut dire qu’on est Catalan, qu’on est beau, élégant, qu’on a comme capitale Barcelone, on s’exclut mécaniquement de l’Union européenne»

Signe de l'inquiétude qui agite les milieux économiques, plusieurs très grandes entreprises, dont les banques centenaires CaixaBank et Banco de Sabadell, ont déjà décidé de transférer leurs sièges sociaux hors de Catalogne, qui compte 7,5 millions d'habitants et représente 19% du PIB espagnol. Quid alors de l’avenir économique de la Catalogne si elle obtient, comme le veulent les séparatistes, son indépendance ? Et François Zaragoza de répondre : « Si elle devient indépendante, elle ne figurera plus dans l’Union européenne et elle n’aura pas la garantie de la banque centrale européenne ». Ce que redoute justement les banques et bien d’autres sociétés encore installées dans cette région. « Les chiffres sont parfois cruels. Sur le plan économique, ce serait possible, à condition que les entreprises restent en Catalogne. Si on veut faire de la Catalogne un pays d’opérette, allons-y ! Elle pourrait toutefois utiliser l’Euro sans être dans la zone euro, à l’image du Monténégro, de Saint-Marin, du Lichtenstein, d’Andorre, etc. » 

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Quant à la question de la reconnaissance de la Catalogne comme État à part entière, « si cet État est reconnu internationalement, il devra formuler sa demande d’adhésion à l’Union européenne. Je rappelle que les règles d’admission au sein de l’UE reposent sur l’accord unanime des États. J’imagine mal la France répondre favorablement à une demande d’adhésion de la Catalogne, eu égard à ses relations avec l’Espagne. »

« La conception d’une Europe des régions conduirait à la disparition de l’Union européenne »

Pour conclure, y a-t-il un risque de propagation, comme une traînée de poudre régionaliste, à travers l’Europe en cas d’obtention de l’indépendance par la Catalogne ? Sur ce point précis, François Zaragoza est clair et sans concession : « La conception d’une Europe des régions conduirait à la disparition de l’Union européenne. C’est une vielle idée répandue dans le monde des indépendantistes et des europhobes. À 28 membres, il est déjà difficile de décider. Cela reviendrait donc à dire qu’il faudrait constituer une Europe avec des entités régionales (soit 4 en Espagne, 1 en Belgique, 4 ou 5 en Italie, 2 pour le Portugal, l’Allemagne fédérale  etc.). On arriverait environ à 130 États… On transformerait ainsi l’Union européenne en ONU ; et on voit comme il est simple de fonctionner, voire de décider à l’ONU ! »

Les jours à venir s’annoncent des plus décisifs, avant tout pour l’avenir de l’Espagne et, en cascade, pour l’équilibre européen.

Richard Zampa