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Le 17 Août 2017, 23h06

Quels sont les signes politiques et les indicateurs pyschosociaux véhiculés par les codes vestimentaires ? La réponse du docteur Jean-Paul Briand.  

«Une échauffourée pas si anodine qu’il n’y paraît.»

CULOTTÉ - Le 18 juin 2017, lors de la rentrée parlementaire, tout le monde se souvient de l'empoignade, reprise en boucle par les médias et autres réseaux sociaux, portant sur le refus du port du costume et de la cravate par les députés de la France Insoumise. Cette échauffourée n’est pourtant pas aussi anodine, affligeante et grotesque comme certains ont bien voulu la qualifier. Dans aucune des 57 pages du manuel de protocole parlementaire, il n’est mentionné une quelconque contrainte et obligation vestimentaire pour les députés. Alors pourquoi ces commentaires agressifs, ces protestations véhémentes et ces réactions indignées ? Le Docteur Jean-Paul Briand apporte son regard sur ces codes et ces symboles dans l'antre du pouvoir.

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Jean-Paul Briand, médecin orléanais.

Le vêtement est un indicateur psycho-social majeur 

« Chaque époque à ses modes vestimentaires mais dans l’esprit de chacun et aussi dans l’inconscient collectif, décrit par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, le vêtement est à la fois un signe de reconnaissance sociale, d’appartenance à un groupe, voire une expression de la personnalité mais aussi un code indiquant le statut social. Le vêtement est donc un indicateur psychosocial majeur et incontournable qui véhicule un message. Ainsi les adolescents expriment parfois leur juvénile révolte par des accoutrements vestimentaires qui peuvent heurter ou stupéfier leurs aînés. 

Le vêtement a malheureusement également un pouvoir discriminant et marque parfois, pour les plus humbles, la condition de « dominés » comme l’ont démontré les travaux du sociologue Pierre Bourdieu. Nombreux sont les parents de milieux modestes qui subissent les récriminations récurrentes de leurs enfants, afin qu’ils puissent porter des « vêtements de marque » masquant leur condition trop humble à leurs yeux. 

Le costume-cravate revêtu par la quasi totalité de nos députés n’est donc pas qu’un simple et ordinaire vêtement. C’est un costume de scène, de représentation qui confirme leur appartenance au monde des élus de la République. Celui qui le refuse se met hors-jeu et, en se désolidarisant de la conformité vestimentaire, fragilise le pouvoir symbolique qui s’y rattache. Ce comportement est alors ressenti comme une agression éprouvante, blâmable et inadmissible pour la majorité des parlementaires. 

L’habit fait le moine 

La typologie du vêtement est effectivement investie d’un pouvoir symbolique, elle indique et valorise une position sociale. Pour certains, porter un costume de très haute qualité acheté chez des tailleurs de luxe (ou offert indécemment comme pour l’un des candidats de la dernière présidentielle), cette valeur symbolique est plus importante que sa fonction d’habillement. 

De même, l'uniforme militaire est porteur de ce pouvoir symbolique qui signale l’autorité et légitime éventuellement l’utilisation de la force. L’identité spécifique et personnelle disparaît pour celui qui endosse l’uniforme. Il change de statut et devient investi d’une mission, d’un rôle, d’une charge pour lui-même mais aussi aux yeux de la collectivité. Et donc, en dépit de l’adage, l’habit fait bien le moine. 

Les vêtements à pouvoir symbolique fort servent aussi à impressionner en affirmant l’autorité de celui qui les portent. Par exemple, les vêtements d’apparat des dignitaires des églises, des rois, des princes et autres monarques. Là, le vêtement est une attestation ostentatoire, une manifestation emblématique et une représentation pompeuse d’un pouvoir contestable et vulnérable que ces personnalités détiennent néanmoins. 

Le vêtement est un signe distinctif qui permet, en plus de son rôle protecteur, d’identifier un métier. À l’hôpital, les blouses entièrement blanches sont pour les médecins (les jeunes internes portant de plus leur stéthoscope autour du cou), les blouses agrémentées de couleur sont celles attribuées aux autres fonctions. Le vêtement marque l’identité professionnelle de son porteur et agit comme un signe de reconnaissance pour les patients et leurs proches ainsi que pour le personnel soignant lui-même. 

Un geste libérateur inachevé 

Pour les députés « insoumis » rejeter la cravate et le costume peut être interprété comme l’expression d’une originale et anecdotique rébellion contre le pouvoir politique en place, d’un non-conformisme vivifiant et inédit chez les députés, d’une contestation juvénile et cocasse du conservatisme vestimentaire ringard et anachronique, et surtout du refus de la bien-pensance, du  politiquement correct lénitifs et coutumiers dans l’hémicycle. Pour être crédible, ce comportement devra se poursuivre d’actions plus matures et constructives. En rester là ne serait qu’une provocation, une pantalonnade, certes spectaculaire et sympathique, mais inutile, ridicule et dérisoire. 

Que des députés s’affranchissent de « la carte d’identité sociale » que constitue le « costume-cravate », élément emblématique du pouvoir qui discrimine très souvent la personne en privilégiant ce qu’elle paraît être de ce qu’elle est vraiment, est une avancée méritoire vers l’égalité et la fraternité. Néanmoins, ce geste libérateur reste trop symbolique, insuffisant et inachevé...  »

Dr. Jean-Paul Briand