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Le 21 Août 2018, 12h18

À partir d'aujourd'hui et pendant un mois, une exposition rétrospective exceptionnelle est présentée à la galerie du théâtre. 

« De sa première peinture en 1933 à sa dernière, en 1994, on encadre vraiment toute sa création », Abel Moitié, co-commissaire de l'exposition. 

ACCROCHAGE - Picasso disait « Je ne cherche pas, je trouve ». Pierre Soulages est dans un registre différent, ou plus précis tout du moins, quand il affirme : « C’est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche ». Et, selon Jean-Luc Gautreau, co-commissaire avec Abel Moitié de l’exposition présentée à partir de ce samedi 17 février, « Roger Toulouse, une création novatrice inscrite dans son siècle », le peintre orléanais s’inscrit totalement dans cette dimension créatrice en perpétuelle recherche d'elle-même. « C’est en sculptant, en peignant, en dessinant, que Roger Toulouse trouve des idées nouvelles qui mettent parfois du temps à prendre corps. Il est toujours en quête de quelque chose. Par exemple, la période des triangles a duré dix ans, puis il a estimé qu’il en avait fait le tour, qu’il avait tout exploré, et il qu’il fallait passer à autre chose. Et cet autre chose, c’est un intérêt pour la sculpture qui bouleverse alors sa peinture. Et il repart alors totalement dans une autre direction », souligne Jean-Luc Gautreau.

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Vendredi après-midi, Abel Moitié et Jean-Luc Gautreau, les deux commissaires de l'exposition, supervisent l'accrochage des tableaux au théâtre d'Orléans. (Photos : apostrophe45) 

 « On présente quatre-vingt-une peintures et une cinquantaine d’œuvres graphiques»

L’exposition exceptionnelle présentée à la galerie du théâtre d’Orléans du 17 février au 18 mars se présente, à la faveur du centenaire de la naissance de l’artiste à Orléans, comme une déambulation chronologique et artistique au cœur des six périodes successives de sa création. « On présente quatre-vingt-une peintures et une cinquantaine d’œuvres graphiques et il y aura une dizaine de sculptures disséminées sur le parcours qui est un parcours chronologique puisqu’il s’agit d’une date mémorielle. Nous avons donc décidé de faire une retrospective. C’est la plus importante de Roger Toulouse depuis celle de 1995 au musée des Beau-Arts », souligne Abel Moitié, co-commissaire de cette exposition portée par la ville d’Orléans et mise sur pied par l’association « Les Amis de Roger Toulouse »

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Par la scénographie de cette exposition, le visiteur rentre littéralement dans les pas créatifs de Roger Toulouse et suit l’évolution de sa peinture puisque l’artiste orléanais ne s’est jamais installé dans un mouvement pictural identitaire et n’a cessé, à l’inverse, d’expérimenter des techniques et des matériaux qui faisaient écho à ses propres tourments, ses inquiétudes, qu’elles soient personnelles ou en résonance avec son temps. « De sa première peinture en 1933 à sa dernière, en 1994, on encadre vraiment toute sa création», indique Abel Moitié. 

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D’une période à l’autre, le visiteur découvre donc l’immense force créatrice de Roger Toulouse et les virages esthétiques décisifs pris par son œuvre. « Les années de jeunesse de Roger Toulouse se caractérisent par la recherche, les influences surréalistes, cubistes, il se cherche et éclate à Paris où il rencontre Max Jacob, Pablo Picasso, Henry Kahnweiler, Gertrude Stein. Max Jacob lui fait obtenir un contrat dans une galerie à Paris. Il vend, il vend très bien même, et il est lancé. Arrive la guerre qui arrête tout », commente Abel Moitié. De cette période de ferveur créatrice, on retiendra notamment le splendide Jeune Homme au foulard rouge (1939).

 « C’est la révolte des couleurs, des objets, des natures mortes qui bougent »

Les années d’après-guerre marquent une rupture stylistique avec l'enthousiasme quasi « juvénile » de son éclosion artistique et ses tableaux alors témoignent « d’un profond choc émotionnel ». « C’est la révolte des couleurs, des objets, des natures mortes qui bougent avec une prime donnée à l’esthétique », décrypte Abel Moitié. Un style expressionniste et coloré que l’on retrouve dans des œuvres comme Balance et Lampe (1946) ou Nature morte à la Trompette (1945). « En 1947, Roger Toulouse rompt avec le galeriste parisien Maratier et décide de rester à Orléans, quai Saint-Laurent », précise Abel Moitié.  

La troisième période de Roger Toulouse (1952-1959) est plus apaisée et voit naître des associations surprenantes dans la construction de ses tableaux : coquilles d’huile, crapaud, lézard, toile, potence, couteau, etc. 

Quatrième période (1960-1971), celle du « triangle ». « Une période de maturité et de maîtrise technique », analyse Jean-Luc Gautreau. « C’est une technique très élaborée qu’il a totalement inventée. Alors qu’il a expérimenté cette technique dans les années 50, il ne sait pas trop quoi en faire. Et ce n’est qu’au début des années 60 que les triangles rentrent dans la peinture et occupent la peinture. Il y a une gestation de plusieurs années ». Le fameux Portait de Suzy Solidor illustre magnifiquement cette période. « Le monde industrialisé le fascine autant qu’il l’inquiète alors. Il y a une couleur dominante dans ses tableaux de cette période trouée par des zones de lumière ». L’Arbre à fleurs jaunes (1965), La Tour nucléaire (1969), Le Grand Oiseau (1970) témoignent de cette « réflexion humaniste par rapport au progrès et à l’industrialisation ».   

« Au début des années 70, son inquiétude face à ce monde industrialisé devient plus marquée »

La cinquième période de Roger Toulouse (1972-1988) voit l’abandon des « triangles » et la création d’un nouveau vocabulaire stylistique « très architecturé » avec des sujets figuratifs qui semblent figés, comme découpés dans le métal. « Il y a un peu une confusion entre peinture et sculpture au début, et puis ça évolue. Au début des années 70, son inquiétude face à ce monde industrialisé devient plus marquée encore. Est-ce que l’homme ne va pas devenir le souvenir d’une humanité qui aurait disparu ? L’interprétation est au niveau de chacun mais on est un peu dans cette voie-là quand même », argue Jean-Luc Gautreau.

« Consciemment ou inconsciemment, il y a cet envahissement du blanc »

Puis vient la sixième et dernière période de Roger Toulouse, « une période blanche » qu’il développe pendant trois ans (1989-1994). « On a une théorie. En 1977, Roger Toulouse découvre qu’il est atteint d’une leucémie. Il suit un traitement homéopathique qui stabilise la maladie pendant dix ans. Et en 1988, il fait une chute très violente sur le dos en voulant nettoyer une toile, et ça provoque une recrudescence très rapide de la leucémie. La leucémie, c’est les globules blancs qui prennent le pouvoir et sa peinture devient blanche. Je crois que cette théorie n’a rien de farfelu. Le blanc détruit et empêche le développement des couleurs. On pensait dans un premier temps que cette période était une période de sérénité parce qu’il y a une maîtrise de la construction, une maîtrise des éléments mis en place, une maîtrise de la technique étonnante, et en même temps, consciemment ou inconsciemment, il y a cet envahissement du blanc. C’est une belle période mais qui n’est sans doute pas si sereine que cela. »

Roger Toulouse s’éteint donc le 11 septembre 1994 après avoir mit la touche finale à son dernier tableau intitulé Hublot laissant une œuvre totalement originale et d’une inventivité rare. Une œuvre pourtant assez peu connue, y compris par les Orléanais eux-mêmes. « C’est le revers de son isolement délibéré et de sa liberté revendiquée à l’égard du marché de l’art », argumente Abel Moitié. Cette exposition au première étage du théâtre d’Orléans resitue la création de Roger Toulouse à la place qui doit être la sienne dans le patrimoine national.

Anthony Gautier.