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Le 14 Novembre 2018, 01h34

Entretien avec Axel Kahn qui a ouvert, vendredi après-midi, la troisième édition des Voix d'Orléans dont le thème était le progrès. 

« Ce qu’il faut refonder, c’est la légitimité d’une idée d’un progrès avec un grand « P »», Axel Kahn.

ENTRETIEN - La 3ème édition des Voix Orléans - Rencontres de la francophonie, s’est clôturée, samedi soir, par une table ronde portant sur les rapports que peuvent entretenir l’art et le progrès. Durant deux jours, dans l’enceinte de l’Hôtel Dupanloup, à Orléans, une quarantaine d’artistes, d’intellectuels et de scientifiques, venus de très nombreux pays francophones, ont échangé sur leur vision du progrès, dans le domaine politique, économique, scientifique ou encore médical. 

Vendredi, en début d’après-midi, Axel Kahn, docteur en médecine et docteur ès sciences, directeur de recherche à l’INSERM, a ouvert cette troisième édition par une conférence introductive. Quelques minutes après, il a répondu aux questions d’apostrophe45 et de Radio Campus.

Question - Dans votre intervention, vous avez retracé l'historique de la conception du progrès en la plaçant au coeur du 17ème siècle, entre les mains de Descartes notamment.   
Axel Kahn. Le progrès comporte la science, car je parle du progrès scientifique et technique, du progrès du pouvoir humain qui est lié à ces avancées-là. La science, ce n’est pas les Grecs qui l’inventent à dire vrai, c’est plutôt très antérieur, puisque ce sont les Mésopotamiens mais les Grecs développent le discours sur la logique : quel est le mécanisme de la pensée logique ? Le progrès est très postérieur en réalité, le progrès tel qu’on le connaît, c’est le 17ème siècle qui en est à l’origine, c’est la notion selon laquelle le savoir est le pouvoir. Et le pouvoir, et c’est Descartes qui a dit cela, est celui pour l’homme de se rendre « maître et possesseur de la nature ». Le progrès est vraiment incarné par cette notion. 

« Francis Bacon, René Descartes, Pascal, ne sont pas progressistes »

Question - Vous distinguez également progrès et progressisme. Pouvez-vous expliciter cette distinction? 
Axel Kahn. Le progressisme, c’est l’optimisme du progrès. Aussi bien Francis Bacon, René Descartes que Pascal ne sont pas progressistes. Ils disent que l’homme sera de plus en plus puissant au fil des générations mais ils n’en concluent pas pour autant que l’avenir sera radieux, que l’avenir sera amélioré. Ils l’espèrent sans doute, mais ils n’en sont pas sûrs. Francis Bacon dit que, sur la grande route du progrès, il serait bon que les hommes parfois s’arrêtent pour se regarder passer, pour ne pas aller trop vite en quelque sorte. C’est le 18ème siècle, le siècle des Lumières où, dans une une conception très prométhéenne, l’homme a l’impression qu’avec sa puissance il va bâtir les éléments indispensables à son bonheur croissant. Saint-Just lance en 1794 ou 1793, « Le bonheur, une idée neuve pour l’Europe ».  Le progressisme, c’est cet optimisme du progrès. On le retrouve dans les socialismes du 19ème siècle et également chez les saint-simoniens qui sont les ancêtres des pensées industralistes-libérales, toutes ces personnes considèrent que cette maîtrise et ce pouvoir accru de l’homme sont la promesse d’un âge d’or dans l’avenir. 

« Ce qu’il faut refonder, c’est la légitimité d’une idée d’un progrès avec un grand « P » »

Question - Aujourd’hui, où en est-on dans notre rapport avec le progrès ? Une défiance semble s'être instaurée chez nos concitoyens dans le rapport entre progrès et bonheur. Le progrès a-t-il encore un avenir selon vous ? 
Axel Kahn. J’écris le progrès soit avec un petit « p  » soir avec un grand « P ». Le progrès avec un petit « p » est le progrès des connaissances, des techniques, le progrès économique et, d’une certaine manière, il n’est pas en péril. Oui, les connaissances vont s’accroître, oui les techniques vont se développer, oui les robots avec l’intelligence artificielle vont se développer, etc. Le progrès avec un  grand « P », c’est le progrès pour l’homme. Et c’est cela qui est en crise. Est-ce que les progrès avec un petit « p » qui sont certains sont une garantie, sont la certitude d’un proprès inéluctable pour l’homme, c’est-à-dire du progrès avec un grand « P » ? Sans doute la majorité de nos concitoyens a cessé d’en être certain. Et ce qu’il faut refonder, c’est la légitimité d’une idée d’un progrès avec un grand « P », et cette idée est légitime, à une condition : celle d’y ajouter la dimension de la volonté. Si l’homme, qui est de plus en plus puissant, veut utiliser cette puissance au bénéfice de ses semblables, il le peut. Encore faut-il qu’il le veuille. 

« On voit bien que le progrès technique et scientifique est insuffisant pour régler tous les problèmes »

Question - Cette défiance marquée vis-à-vis du progrès ne vient-elle pas du fait que l'homme a le sentiment de subir le progrès et ne plus réellement de le contôler ? 
Axel Kahn. La défiance vient de ce que le 20ème siècle a montré l’extraordinaire percée mais aussi les facteurs de crise : on parle des guerres, de la pollution, de la bombe atomique, de Tchernobyl, etc., on voit bien que le progrès technique et scientifique est insuffisant pour régler tous les problèmes. Et puis, le problème du chômage, d cela montée en puissance des robots fait craindre aux personnes que ce progrès technique et scientifique soit fait à leur détriment. C’est une négation du progressisme, c’est une négation de l’idée de progrès avec un grand « P ». Il faut que la centralité du projet humain persiste dans tous les objectifs utilisant les différents moyens du progrès.

Question - La notion de rationalité, présentée comme la sœur jumellle du progrès, est-elle en crise selon vous ? 
Axel Kahn. Oui, c’est une conséquence, en partie, du désamour du progrès. Parce que la rationalité et la science ont été présentées comme une amélioration pour l’homme. Lorsque l’on s’est aperçu que ce n’était pas toujours le cas, voire même que l’on craignait que ce soit une menace pour l’homme, là pour le coup, on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Non seulement, on a cessé de croire à cet optimisme d’un progrès inéluctable mais on s’est mis même à remettre en question la rationalité puisque la rationalité scientifique ne nous permet pas d’être heureux. Est-ce que la croyance, elle, peut nous le permettre ? 

« Je suis ni optimiste ni pessimiste, je suis engagé »

Question - Quel est votre rapport personnel avec le progrès ? Êtes vous optimisme et pessimsiste ?
Axel Kahn. Je suis ni optimiste ni pessimiste, je suis engagé. Si je suis optimiste, je suis sûr que le meilleur est certain, donc je ne fais plus rien ; si je suis pessimiste, je suis sûr que le pire est certain, et je ne fais plus rien. Je dis que l’avenir n’est pas écrit et qu’il sera ce que nous en ferons. Il faut que nous l’écrivions, il faut que l’on s’engage.