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Le 24 Juillet 2017, 16h40

GABEGIE - Jean-Pierre Delpuech, professeur et éditeur orléanais, réagit à la publication tout à fait récente d’un livre consacré à Arthur Nauzyciel, metteur en scène et ancien directeur du CDN d’Orléans. Un texte panégyrique de 400 pages, tiré à 2.000 exemplaires et distribué gracieusement, dont le seul coût d’impression avoisinerait les 14.000 euros. Alors que les subsides publics baissent régulièrement pour financer la culture, et donc le théâtre, Jean-Pierre Delpuech s’interroge sur l’utilité d’une telle publication, et plus encore il s’indigne du coût qu’elle a pu représenter pour la collectivité.

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Jean-Pierre Delpuech, professeur et éditeur. (Photo. DR)

« Arthur Nauzyciel, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre s’en va. Après dix années passées à Orléans, il part rejoindre le Théâtre National de Bretagne, à Rennes. Souhaitons-lui une bonne installation dans ses nouvelles fonctions. Son départ a donné lieu à la publication à l’automne 2016 d’un ultime livre, « Le dernier livre ». La luxueuse brochure présentant la saison du CDN, très largement distribuée, annonçait ainsi cet événement littéraire : « On ne quitte pas un lieu qu’on a aimé sans en prendre congé, si possible en beauté ».

« En fait d’Arthur Rimbaud, c’est à un panégyrique à la gloire d’Arthur Nauzyciel que nous sommes conviés »

Quel est donc le contenu de ce « Livre mémoire, livre trace, livre souvenir » ? Une mise au point s’impose immédiatement. Il ne s’agit pas d’un livre. Un livre comporte un ISBN, c’est-à-dire un numéro l’identifiant, des exemplaires de celui-ci sont remis au dépôt légal, etc. Un livre est publié par un éditeur à la suite d’un contrat d’édition, il peut encore s’agir d’une auto-publication. Un livre a un prix, un prix fixe, déterminé par l’éditeur. Rien de tout cela ici, il s’agit plus clairement d’un instrument, d’un outil de communication coordonné par une journaliste (gracieusement ?). On y trouve pêle-mêle et selon un plan chronologique, interviews, témoignages, récits…

Venons-en maintenant au fond de ce « livre d’art pour un théâtre d’art » qui « tendra des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile », comme l’indique le beau papier glacé de la brochure citant le poète Rimbaud…

En fait d’Arthur Rimbaud, c’est à un panégyrique à la gloire d’Arthur Nauzyciel que nous sommes conviés. Le texte long de plus de 400 pages accueille bien quelques rares plumes mais le plus souvent, les contributions de celles et ceux invités à s’exprimer dans cet opus se résument à une bien lourde flagornerie sans doute pour partie liée aux contraintes économiques de la vie d’artiste.

Morceaux choisis : « Travailler à ses côtés, c’est transcender les conventions du rapport metteur-scène/acteur ». Plus loin on apprend que le directeur du CDN est « une sorte de Tchekhov du XXIème siècle ». Rien de moins que cela ! Qui est donc cet homme qu’un éclairagiste nous décrit comme celui qui a « complètement changé son regard sur la lumière », qui « échappe à toutes les terminologies du théâtre », qui « n’est pas naturaliste, pas didactique, pas réaliste » (sic), qui n’est « pas tout à fait réel » ? N’en jetez plus, mais il semble difficile de ne pas succomber à l’apologie de cette figure théâtrale éthérée. Le livre rapporte même le propos touchant d’un lycéen pour qui le spectacle d’Arthur Nauzyciel « a été la meilleure chose qui m’a été donnée de voir ». Il est vrai que les lycéens furent toujours conviés en nombre aux différents spectacles donnés ces dernières années…

« On pourrait continuer ainsi à égrener les propos des thuriféraires du maître des lieux pendant une décennie»

L’éloge se poursuit et c’est ainsi qu’on salue « l’absolue radicalité en même temps que l’infinie délicatesse de son travail ». On pourrait continuer ainsi à égrener les propos des thuriféraires du maître des lieux pendant une décennie dont je laisse au lecteur le soin d’apprécier le style et la qualité littéraire : « L’être humain est métaphysique. On vit et on meurt. Entre les deux, que fait-on ? On aime, on perd des gens, on tombe, on se relève ».

Tout ceci pourrait effectivement prêter à sourire s’il n’était pas question d’argent public. Il y quelques semaines, le directeur du CDN interrogé par Télérama.fr (22/12/2016) concernant la baisse des subventions, s’exprimait en ces termes : « Il y a eu de l’argent gelé, des petites coupes ici ou là. Globalement, les subventions n’ont pas augmenté, donc on se retrouve avec moins. » On constatera qu’il en reste suffisamment pour publier ce « livre » et à quel prix ! Ce précieux ouvrage tiré à 2000 exemplaires a coûté autour de 14000 euros pour sa seule impression. Sa conception graphique, comme tous les supports de communication du CDN, a été confiée à M/M, une des agences les plus en vues de Paris (il n’y a pas d’agences en Région ?) aux tarifs reconnus pour être très élevés. Le « livre » du CDN est généreusement offert sur simple demande et envoyé par la poste à tous les directeurs et acteurs culturels majeurs de France et de Navarre. Mais avec quel argent ? Le nôtre.

« Les CDN ont pour ambition de concourir à la démocratisation culturelle, ils participent à une mission de service public»

Le CDN Orléans/Loiret/Centre créé en janvier 1992 est subventionné par le ministère de la Culture et de la Communication - DRAC Centre, la Région Centre-Val de Loire et la Ville d’Orléans. Nés à la Libération, les CDN ont pour ambition de concourir à la démocratisation culturelle, ils participent à une mission de service public en offrant des spectacles de qualité et accessibles à tous. On ne peut que se féliciter de l’existence de ce type de structure assez unique dans le monde et les subventions pour elle ne seront jamais assez importantes. Arthur Nauzyciel, dont il n’est pas question ici de débattre de la compétence en qualité de metteur en scène, en est bien conscient et c’est avec plaisir qu’on note sa vision de la relation aux spectateurs : « Le CDN se doit et leur doit d’être artistiquement le plus exigeant, mais il doit aussi rester accessible au plus grand nombre. » On ne peut que souscrire à cette ambition lorsqu’elle repose en plus sur le désir d’« aider les gens à passer le seuil de nos portes ». Mais, le problème n’est pas là. Il est dans l’utilisation d’un budget très conséquent au service d’entreprises malheureuses comme ce projet éditorial instrument d’une communication sujette à caution et fort coûteuse. Oui, il faut savoir parler d’argent public en matière culturelle et nous ne nous satisferons jamais des propos d’un contributeur à ce « Dernier livre » qui dresse le tableau suivant du CDN d’Orléans: « Ici, pas de pression financière, pas d’interrogations superflues sur ce qui va plaire ou pas, pas de ces injonctions trop fréquentes qui « salissent » les gestes artistiques, (…) un lieu à échelle humaine débarrassé des contraintes économiques ».

« C’est aux élus des collectivités territoriales qui subventionnent cette structure mais aussi au représentant de l’État d’éviter de tels errements »

C’est aux élus des collectivités territoriales qui subventionnent cette structure mais aussi au représentant de l’État d’éviter de tels errements. Il leur appartient de rappeler ce que doit être une utilisation citoyenne des subventions dans le cadre de budgets contraints, liée à une situation économique qu’il est inutile de préciser. Les citoyens, contribuables, électeurs et spectateurs du théâtre contemporain sauront l’apprécier. »

Jean-Pierre Delpuech